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Critique littéraire :
La
Presse du lundi 29 mai 06
D’autres
nuits — Roman de Mohamed El-Bisatie, traduit de
l’arabe par Edwige Lambert
Délits
d’honneur
Mohamed El-Bisatie est né en Novembre 1937, à
El-Gamalia près de Port Saïd. Après
des études de commerce à l’université
du Caire, il entre en 1960 à la fonction publique
comme inspecteur des finances. Ses premières
œuvres apparurent en 1962.
« C'est un soir si étrange. Oui, combien
il lui paraît étrange... Pourtant... »
Aujourd’hui à la retraite, il a à
son actif sept recueils de nouvelles et huit romans,
parmi lesquels: Ibtissamat al-Madina al-Ramadiyya, Mughamarat
Hamza et Hadith min al-Tabik al-Thalith. Il a, en outre,
collaboré à plusieurs revues dont al-Masa’,
al-Katib, al-Majalla, et Rose el-Youssef et fait partie
avec un groupe d’intellectuels égyptiens
de la célèbre ‘Galerie 68’,
(Gâlîrî 68 )une revue littéraire
d’avant-garde qui vit le jour dans les années
soixante et dont l’un des principaux fondateurs
est le romancier bien connu Gamil Attiya Ibrahim, auteur
notamment de Al-Hidad la Yaliq bil-Asdiqaa (Le Deuil
ne sied pas à nos amis) et Al-Nuzoul Ila Al-Bahr
(Descente vers la mer).
Les
éditions Actes Sud ont déjà publié
des ouvrages de Mohamed El-Bisatie : La Clameur du lac
(Sakhb al-Buhaira) en 1996, Derrière les arbres
(Beyout Wara’ al-Ashgar) en 2000, et Bruits de
la nuit (Aswat el-Leil ) en 2003. Elles publient aujourd’hui
un quatrième roman, D’autres nuits, (Layâlin
ukhrâ’) paru à Beyrouth en 2000,
dans une traduction limpide d’Edwige Lambert,
la traductrice attitrée d’El-Bisatie.
«Le chemin est poudreux. Il monte en zigzaguant,
puis disparaît entre les arbres denses parmi lesquels
ils avancent vers le cimetière, portant le cercueil
de son père. A l’orée du sentier,
elle attend qu’ils reviennent».
Ainsi commence D’autres nuits. Elle, c’est
Yasmine, le personnage principal qui se souvient, petite
fille adulée par ses deux frères, assistant
sans émotion apparente, à l’enterrement
de son père. Aujourd’hui installée
au Caire, responsable d’un musée, elle
s’efforce de mener sa vie à sa guise, une
vie de femme émancipée, libre de toute
contrainte. Mais en Egypte le culte de la virilité
est prépondérant et le sens de l’honneur
y est poussé à l’extrême :
«L’homme prend sa femme en flagrant délit;
un an de prison, six mois… ou l’acquittement."
Aujourd’hui encore, nous croyons savoir que l’article
n° 587 de la Constitution italienne, qui date de
la réforme fasciste du 1er juillet 1931, protège
celui qui " lave son honneur dans le sang "
tant il est vrai que les délits dits "d’honneur",
dans le pourtour méditerranéen du moins,
semblent répondre à une exigence éthique
des plus profondes. Tuer l’amant de sa femme,
le séducteur de sa fille ou de sa sœur,
devient tout simplement un devoir, sous peine de devenir
la risée des voisins. Au Moyen Age, celui qui
refusait de se venger était même châtié.
Pour le romancier désireux de répondre
aux goûts de ses lecteurs, les délits d’honneur
constituent, par conséquent, un moyen idéal,
et, Mohammed El-Bisatie, on le comprend, ne manque pas
d’y recourir. Il l’a fait dans Derrière
les arbres. Il récidive dans D’autres nuits.
Contrairement au roman moderne égyptien —
Kit-Kat Café d’Ibrahim Aslân, par
exemple, où, décrits avec verve, les personnages
semblent surgir tout droit d’une vraie cour des
miracles médiévale — D’autres
nuits ne se veut pas une fresque sociale. De toute évidence,
la peinture de la société égyptienne
y manque d’acuité, voire d’intensité
particulière. Le roman est plutôt un suspense
et, par conséquent, si les personnages y sont
décrits à l’emporte-pièce,
sans nuance, si les aventures sentimentales de l’héroïne
se succèdent et se ressemblent, c’est parce
que les soucis et les menus plaisirs de la vie quotidienne
sont aussi intéressants que les rapports humains
qui les sous-tendent :
“C’est un soir si étrange. Oui, combien
il lui paraît étrange… Les gens marchent
pourtant comme à leur habitude, se pressent sur
les trottoirs, s’arrêtent devant les vitrines…Elle
se dirige vers un marchand de pizzas, cela lui fait
envie brusquement. Au loin, l’enseigne au néon
clignote. Sa démarche. Qui a dit que sa démarche
était provocante ? Encore ne l’a-t-on jamais
vue avec des talons hauts. Elle ne les avait pas portés
depuis longtemps... Elle s’arrête sur le
trottoir, en face, pour traverser la rue. S’avise
qu’elle n’a plus envie de pizza, elle l’imagine
collante, quelque peu indigeste, elle poursuit son chemin.’’
(p.142)
La technique narrative de Mohammed El-Bisatie demeure
la même. L’auteur se cantonne, comme d’habitude,
dans une prudente obscurité, une attitude ambiguë
qui s’accommode de toutes les interprétations
possibles, même si, de temps en temps, un subtil
coup de pinceau laisse habilement entrevoir la trajectoire
finale. Dans le roman, presque tout est suggéré
en filigrane : l’attitude traditionnelle dictée
par les conventions sociales de l’époque,
le contrôle des coutumes sexuelles, et même
la réalité socio-politique de l’Egypte
des années 1970. Rien ou presque rien n’est
révélé sur le sort tragique et
mystérieux des amants d’un jour de la jeune
femme :
“Elle apprend la nouvelle le lendemain matin.
Le journal est étalé sur la table…
Sur la photo, le visage de l’homme, penché
de côté, bouche bée. Où est-ce
? Dans une rue étroite, à Abdin. Peut-être
une demi-heure après qu’il l’a quittée.
Juste le temps d’aller là-bas’’.
(p.118)
C’est une technique subtile qui, en recourant
au non-dit et au décryptage de l’univers
du personnage central, requiert nécessairement
la participation active du lecteur. C’est la condition
sine qua non car ce qui reste au cœur du propos
dans ce roman, ce n’est pas tant le mystère
qui entoure ces meurtres que la terrible motivation
de ceux qui les ont commis.
R.D.
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Mohammed El-Bisatie, D’autres nuits, roman traduit
de l’arabe (Egypte) par Edwige Lambert, Actes
Sud, 174 pages.
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