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Critique littéraire :
La Presse Littéraire (lundi 30 Octobre 2006)
Délivrance
Les mille et un contes et récits de Tozeur ou
l’aventure du Sud tunisien, qui vient de paraître
aux Editions L’Harmattan, n’est ni un livre
de contes pour enfants ni un carnet de voyage au sens
propre du terme.
Dirigé par Catherine Samet, il est l’œuvre
collective d’un groupe d’amis parisiens
venus passer le réveillon du Nouvel An à
Tozeur. Priés de livrer leurs impressions par
écrit, laissant libre cours à leur imagination,
ils ont réussi à transformer avec bonheur
un voyage d’agrément en un voyage d’instruction
qui perdure aujourd’hui à travers ce livre.
Ainsi, par exemple, cette surprenante découverte
du haut du ciel, la nuit, alors que l’avion amorçait
sa descente vers Tozeur:
«L’étendue semblait désertique
mais illuminée, plantée d’éclats,
solide et liquide à la fois. Elle se devinait,
improbable, comme un océan sans eau, des vagues
sans ondulations, du sable sans dunes. Elle semblait
terre et mer à la fois, et surtout, elle brillait
au point d’éclairer le ciel. La lune paraissait
terne. Les rapports étaient inversés.
C’était hallucinant !» (p.16)
La clef de ce mystère est livrée par l’hôtesse
tunisienne qui les accueille:
«La ville de Tozeur est bâtie au bord d’un
lac de sel, dans le désert. Cette mer intérieure
s’appelle le Chott el Djerid, et elle est souvent
toute sèche. Sa silice capte la lumière
des étoiles », p 17.
Certes, comme le dit M. Moncer Rouissi qui a préfacé
l’ouvrage, « il y a mille et une façons
de conter le Blad Al Jarid » (p. 8), mais cette
initiative est tout de même originale. Prudents,
les auteurs ont pris soin de préciser le contenu
du livre : L’aventure du Sud tunisien, car il
n’est pas question uniquement de Tozeur. Bien
que cette ville reste au cœur même de ce
travail, non seulement le Sud mais toute la Tunisie
ou presque, y est incluse. Et c’est ce qui rend
l’œuvre plus riche, plus captivante.
Ainsi, ‘‘Vol de nuit’’, le récit
ou plutôt le rêve d’Aurèle
Samama, nous transporte, grâce à ‘‘une
génie’’ bienveillante, vers des vestiges
et des sites prestigieux offerts à la méditation
:
« Deux battements d’ailes de ‘‘ma
génie’’ suffirent pour visiter, du
ciel, une zone archéologique de plus de cinquante
hectares, vers Le Kef». (p. 29)
Ou encore :
«Ah, tu te croyais dans le Sud, mais rien n’est
plus proche que le Nord, sur cette terre sucrée.
Goûte les couleurs de la fin d’un doux après-midi
à Kairouan avec sa médina, toute recouverte
de toits terrasses, ornés de faïences et
d’arcades, aux cinquante jamaa et cent zaouia…
» (p. 51)
Le surnaturel revient souvent dans ces récits
car il ne possède aucun caractère morbide
ou maléfique ; au contraire il permet à
l’amour et à la fraternité de s’épanouir.
Françoise Pouget a recours, elle aussi, à
un génie pour nous relater l’étrange
aventure d’une Française survenue dans
un hammam à El Hamma,
«Lieu béni entre tous, arrosé par
plusieurs sources, les unes d’eaux chaudes, très
chaudes même, chargées de soufre, et les
autres d’eaux douces, pures et fraîches».
(p.57). Son ‘génie’ est doux et attentionné,
soucieux du bien-être de tous ceux qui viennent
rechercher les bienfaits du hammam. Rassuré par
l’attitude de cette Française, «attitude
paisible, ouverte et curieuse de tout», convaincu
que «l’amitié peut se nouer au-delà
des langues et des cultures », le génie
du hammam déploie tout son art magique pour briser
la glace et tisser des liens d’amitié et
de complicité entre toutes les clientes du hammam.
Bien qu’ils n’appartiennent pas à
la ‘communauté des lettres’, bien
que l’on puisse les désigner communément
par le terme ‘touristes’, les auteurs de
ce livre n’ont pas parcouru le Chott Al Djérid,
caméras en bandoulière, en simples curieux.
Ils l’ont découvert avec intensité
et émotion. Emerveillés devant les splendeurs
des paysages, délivrés des tracasseries
de la vie quotidienne, ils ont pu se ressourcer et retrouver
leur pleine mesure. Du coup, leur récit, l’écriture,
n’est plus un simple divertissement comme on a
tendance à le croire, mais l’expression
d’un profond désir naturel, un moyen de
reconstruction de l’être. Comme l’avoue
pudiquement Aurèle Samama à la fin de
son récit, l’expérience tunisienne
«a modelé (son) âme» et lui
a conféré une nouvelle assise.
Les mille et un contes et récits de Tozeur ou
l’aventure du Sud tunisien offre de multiples
attraits. Parcourir cet ouvrage, imaginer les paysages
grandioses qui vous emportent hors du temps, démêler
l’enchevêtrement des légendes, des
rêves et des expériences vécues
— que les curieux de l’histoire romaine
aux confins du désert lisent le récit
‘Conte du sable, du Limes et du vent’ de
l’universitaire Evelyne Samama —, c’est
tout simplement une délivrance des pesanteurs
de la vie et un retour à des temps révolus,
au monde de ces croyances apparemment naïves mais
ô combien aptes à réveiller l’imaginaire
qui sommeille au plus profond de l’homme.
“Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage”
: les auteurs du livre Les mille et un contes et récits
de Tozeur ou l’aventure du Sud tunisien ont dû
penser bien souvent au poème de Joachim du Bellay.
Même s’ils ne prétendent pas être
de grands voyageurs, leur séjour au Chott Al
Djerid n’a pas été une étape
banale car il ne ressemble à nul autre. S’il
perdure, c’est grâce à la vertu du
mot, à l’écriture. Aujourd’hui,
il est admis sans conteste que chaque mot compte dans
la vie psychique. Par la seule vertu du mot, le temps,
la distance, les frontières n’ont plus
de prise. Devenu subjectif, confiné pour toujours
dans les replis de leur mémoire, ce voyage à
Tozeur s’est tout simplement sublimé.
R. D.
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Les
mille et un contes et récits de Tozeur ou l’aventure
du Sud tunisien. Dirigé par Catherine Samet,
L’Harmattan, 272 pages.
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