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Critique littéraire :
La Presse de Tunisie
(03
Décembre 2007)
Travail
de deuil

La
mort est un sujet trop sérieux pour qu’on le traite à la
légère ; pour preuve, l’émouvante quête filiale que
nous décrit Jacqueline Brenot dans son livre La Dame du
Chemin des Crêtes, qui vient de paraître aux Editions
L’Harmattan.
«Le travail de deuil passe par de cruels
rebondissements.» (p.84). Parmi les rebondissements que
l’auteur a rencontrés à la suite de la mort de sa mère,
le plus original, mais aussi le plus douloureux, est
sans conteste le dernier vœu de la défunte : répandre
ses cendres au sommet d’une dune du Sahara. Etant plus
un mauvais coup du sort dû à l’irresponsabilité d’un
médecin qu’à une fin naturelle, la mort de cette mère a
mis en branle chez sa fille une subjectivité intense que
traduit le profond désir d’accéder enfin «au calme de la
conscience» (p.87). En effet, paradoxalement, cette
mort ne semble pas s’insérer dans l’ordre éternel,
immuable, des choses. A l’absence de ce caractère de
fatalité qui aurait pu atténuer un tant soit peu la
souffrance des siens, s’ajoutent les dernières volontés
de la défunte qui stipulaient, comme dernière demeure,
les dunes du désert tunisien : «Trois jours à Tozeur,
trois jours de deuil, trois jours de bonheur à accomplir
ton vœu. Tu nous entraînais dans ton dépassement.
Plongée en terre de feu. Plus d’interrogations, rien
qu’un glissement. » (p. 89). Au-delà des épanchements
lyriques et de l’effet théâtral d’un tel geste
hautement symbolique accompli au nom de l’amour filial,
il importe de souligner l’aisance avec laquelle
l’auteur à recours au «flash back»pour tenter de
remonter le temps et figer à jamais ces instants
subtils, «ces filigranes d’éternité»(p.40), les faits
et gestes, de l’être cher, à jamais disparu : «Ces
filigranes d’éternité que vous n’avez pas toujours
saisis au vol, parce que la vie et ses nécessités vous
entourent de vitres opaques, ou simplement parce qu’il
est si confortable de recevoir, si normal, que rien ne
peut vous enlever ces quelques bouffées d’air pur
ajoutées avec discrétion à votre vie depuis votre
naissance.» (p.40). Bien qu’ils soient souvent menus et
d’une banalité extrême, ces faits et gestes ne manquent
pas d’être amplement commentés et amplifiés : «Lorsque
j’arrivais au bord d’une plage, à des milliers de
kilomètres de chez elle, je lui donnais à écouter le
clapotis des vagues. L’eau est chaude et turquoise,
comme tu l’aimes. Maman, tu marches actuellement sur les
rives du Bengale… Pour concrétiser ce rêve à distance,
elle me demandait de lui rapporter du sable qu’elle
collectionnait dans de petits flacons en verre
étiquetés, datés. Echantillons d’une mémoire de silice
de mes périples, des siens plus méditerranéens, héritage
d’esprit exilé et nomade, et, sans doute, promesse
intime et tenace du Sahara.» (p.24).
Filigranes d’éternité
C’est en fait ce qui permet à Jacqueline Brenot de
structurer son récit, concrètement et métaphoriquement.
Cette «promesse intime et tenace du Sahara» joue en
effet un rôle stratégique pour la signification de
l’œuvre. Mais les réminiscences étant multiples pour
évoquer constamment cette promesse et en faire une voie
d’accès à tout le récit pour rendre le réel, il fallait
procéder par petites touches, un va-et-vient constant
dans le temps. Une vision de peintre, en somme, celle
d’un impressionniste devant un portrait. Le résultat
final est un travail nécrologique laborieux, un mélange
savant de souvenirs rendus sous forme d’une mise en
abyme littéraire d’un personnage — la mère — où chaque
détail réfléchit un élément du récit. Mais pour élargir
davantage le champ de ce récit, Jacqueline Brenot fait
appel à une autre technique. Aux visions intérieures et
extérieures qui viennent alterner dans la narration et
qui introduisent, comme par magie, le lecteur dans
l’univers de la défunte, se greffent, imperceptibles,
ces liens affectifs, embellis, voire idéalisés par la
fiction, entre la mère et la fille, mais qui n’effacent
pas, pour autant, les dimensions tragiques de la mort et
le travail de deuil: «En fait de travail de deuil et de
cordon à couper, je t’ai un peu plus dans la peau.
Ecorchée vive à l’annonce de ta mort, j’ai greffé cette
histoire pour guérir ma plaie. Les cellules finiront par
prendre. Je cicatrise fragilement, mais si j’épluche
encore mes mains. On ne cicatrise jamais de sa mère.»
(pp.116-17).
Rafik DARRAGI
__________________
La Dame du Chemin des Crêtes, de Jacqueline Brenot,
Alger-Marseille-Tozeur, L’Harmattan, 118 pages.
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