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Livre


 Le Dîwân de Bagdad, Le Siècle d’or de la poésie arabe


 La Cité des poètes

 

  

Il s’agit de Bagdad, hélas, non la cité d’aujourd’hui, détruite et meurtrie, mais la cité régnante et florissante des Abbassides qui, au XIe siècle, «compte plus d’un million d’habitants qu’elle charrie, dans un va-et-vient incessant, parmi ses quatre mille rues et venelles.
 On se coudoie, on s’invective, l’on vend et l’on achète au souk et au marché, on s’adonne aux ablutions dans l’un des soixante mille bains publics, on déambule sur les berges du Tigre où s’activent trois mille passeurs. C’est un tournant dans la civilisation arabe : les principales cités du temps des Omeyyades s’inclinent devant ce gigantesque centre urbain qui attire et dévore tout». (Préface, p.9)
Hoa Hoï Vuong et Patrick Mégarbané, auteurs d’une  nouvelle anthologie de poésie arabe, Le Dîwân de Bagdad, Le Siècle d’or de la poésie arabe, qui vient de paraître chez Sindbad/Actes Sud, savent de quoi ils parlent. Ces deux arabisants ont déjà publié l’année dernière, chez le même éditeur, une autre anthologie de poésie arabe, Ors et saisons, à propos de laquelle nous avions alors écrit :
«Cette anthologie vise à mettre en relief un tant soit peu cet ‘‘immense trésor’’, hélas encore enfoui sous terre, qu’est la poésie arabe classique. Elle est constituée d’une cinquantaine de poèmes dont six seulement ont été traduits à ce jour. Autant d’étapes donc d’un voyage initiatique à travers cinq siècles, c’est-à-dire de l’Arabie préislamique du VIe siècle d’Imru’l Qays jusqu’à l’Andalousie du XIIe siècle d’Ibn Zaydûn, en passant évidemment par les califats omeyyades et abbassides». (La Presse du 30 avril 2007).
 Cette fois, Hoa Hoï Vuong et Patrick Mégarbané se limitent à l’étude d’un siècle seulement au lieu de cinq, tant il est vrai que  «les poètes (à cette époque)  sont légion ; certains compilateurs parlent de deux mille cinq cents noms reconnus…» (p.13).
C’est dire, par conséquent, combien est foisonnant le corpus qui s’offre à ces deux arabisants. C’est pourquoi, au lieu d’une simple juxtaposition de poètes, «artificiellement isolés», ils proposent, cette fois, un parcours thématique obligé suivant trois axes qui ne sont pas sans rappeler les trois mouvements successifs de la «qasîda». En effet, la référence classique de la poésie préislamique inclut en général une invocation de la bien-aimée devant les vestiges d’un campement, un laborieux descriptif du périple entrepris par le poète en terre hostile ainsi que le  traditionnel panégyrique. 
Il faut remarquer cependant que ce moule préexistant n’empêche point l’originalité. Les deux auteurs, comme les poètes eux-mêmes, arrivent à imprimer leur propre marque. Les poèmes qu’ils ont choisis présentent souvent de subtiles subdivisions où  chaque séquence devient un commentaire déguisé, comme ces vers laudatifs, éloge implicite d’Abû Tammâm à sa personne:
Elles viennent à toi, ces rimes,
D’un pas rapide et unanime.
Vers de haut vol, vers au beau cours
Qui faites la nuit et le jour,
Auprès de quoi les autres vers
Se fourvoient sur toute la terre (…) p. 29.
Abû Tammâm fait partie de ces grandes figures de l’époque, qui, avec Abû Nuwâs, Ibn ar-Rûmî et autres Ibn al-Mu’tazz, avaient pu se livrer à des exercices poétiques de haute volée sans jamais toucher à la traditionnelle versification, ni à remettre en cause les conventions littéraires garantes de sa pureté, cette doxa grammaticale inspirée du Coran. Ainsi, par exemple, cette liberté de ton d’Abû Nuwâs qui, «loin d’assentir aux conventions de la qasîda…n’a de cesse qu’il ne chante sa propre vie, sa propre débauche, ses frasques et ses beuveries» (p.17).
Nos faucons sont de verre, trinquons!
Nos perdrix sont teintées de vermeil.
Nos arcs ? des luths que nous attaquons,
Dont les cordes chantent à merveille.
Nous chassons, nous traquons des gazelles
Blanches comme un matin qui sourit (…) p.47.
Hoa Hoï Vuong et Patrick Mégarbané ont judicieusement ajouté à cette pléiade d’autres noms célèbres comme Bashshâr ibn Burd, Muslim, Al-Buhturî, Al-Abbâs ibn al-Ahnaf, Abû l-‘Atâhiya et bien d’autres encore ; des poètes d’importance, affirment nos deux auteurs, dont certains sont certes «peu connus en France car peu traduits» mais dont les œuvres «ne sont pas les moins proches de nous» (p.15).
 En fait, rares sont ceux qui, d’entre nous, aujourd’hui, sont en mesure de situer le Siècle d’or des lettres arabes. Or, comme dans Ors et saisons, le but que visent les deux arabisants — ainsi que le directeur de la collection Sindbad, Farouk Mardam-Bey — c’est de déterrer cet «immense trésor» encore peu connu en Occident. C’est une entreprise certainement fort louable à plus d’un titre, susceptible de rééquilibrer un tant soit peu le rapport de force au niveau de la perception de l’Autre, car — faut-il le souligner ? — en rendant à la poésie arabe ses lettres de noblesse et son lustre d’antan, au milieu de ce climat délétère où les discours négatifs qui tendent à rabaisser l’Autre, se succèdent sans fin, envenimant chaque jour davantage la société, tout ce qui valorise l’Autre n’est-il pas à encourager ?
Soulignons pour conclure que Hoa Hoï Vuong et Patrick Mégarbané ont veillé, comme dans leur précédente anthologie, autant à la fidélité textuelle qu’à la musicalité et le mouvement poétique d’origine. Ils ont, en outre, inclus une lumineuse préface mais aussi  l’index des poètes, la table des poèmes, les références bibliographiques des œuvres poétiques ainsi que la référence bibliographique détaillée des poèmes traduits.

Par Rafik DARRAGI

Le Dîwân de Bagdad, Le Siècle d’or de la poésie arabe, traduit de l’arabe, présenté et annoté par Hoa Hoï Vuong et Patrick Mégarbané, La Petite Bibliothèque de Sindbad, janvier 2008 / 12,5 x 19 / 160 pages.

La Presse de Tunisie (03 Mars 2008)

 

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