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La
Presse du lundi 26 mai 2006
Colloque - Francophonie et littérature maghrébine
Eclairage et réévaluation à Alep (I)
Illustrant l’œuvre que le photographe Carlos Freire a
consacrée en 2004 à la cité d’Alep, le poète Adonis
écrivait :
«Comment vas-tu donc affronter cette ville, Alep, aux
sept mille années de mémoire ?»,
m’ont demandé les pierres calcaires, blanches, jaunes ou
noires, tandis que je les découvrais sous forme de
façades, d’arcades ou de colonnes… Et l’écriture m’a
rappelé à l’ordre : Tu ne pénètres les choses Qu’à
travers une plongée aux tréfonds de toi-même. C’est à
ces mots que nous songions quand nous avions, pour la
première fois, foulé le sol de cette ville mythique,
Alep El Shahba, Alep la Fière, pour participer à un
colloque. Il nous fallait, comme tout être désireux de «pénétrer
les choses», effectuer «une plongée» au plus profond de
nous-mêmes. A vrai dire, cette «expérience», nous
l’avions déjà ressentie quelque peu, la veille, dans
Palmyre. Mais cette cité morte, malgré son nom mythique
et ses ruines imposantes, n’a suscité en nous que
tristesse et nostalgie. Alep, en revanche, c’est la
ville «aux sept mille années de mémoire», le passé et
l’avenir, la joie de vivre ; une ville animée,
trépidante, de jour comme de nuit. N’est-elle pas la
cité des mélomanes avertis, le foyer du tarab par
excellence ? C’est dans Alep, à Bab Qennesrine, que
réside le célèbre cithariste, directeur de l’Ensemble El
Kindi, Julien Jalel-Eddine Weiss.
Qui dit musique, dit culture, et Alep, c’est aussi un
centre culturel réputé. Elue «Capitale de la culture
islamique» en 2006, cette ville vient d’abriter, du 14
au 17 avril dernier, un colloque sur la francophonie. La
Presse littéraire en a fait état dans son édition du
lundi 14 avril. Il était organisé conjointement par le
ministère de l’Enseignement supérieur syrien, le
rectorat de l’Université d’Alep et le Conseil de
coopération et d’action culturelle français à Damas. (Notons,
en passant, que le recteur de l’Université d’Alep, le
Professeur Mohamad Nizar Akil, est aussi président du
Bureau de la Confremo (Conférence des recteurs du Moyen-Orient).
Quatre principaux thèmes ont été évoqués durant ce
colloque, à savoir :
1- Définition de la francophonie et émergence d’une «littérature-monde».
2- La littérature francophone: historiques, évolution,
autonomie et/ou multiculturalisme ? La littérature
francophone d’Afrique.
3- Littérature francophone du Moyen-Orient.
4- Didactique de la littérature francophone.
La Presse littéraire présente, aujourd’hui, une analyse
de la première intervention. Elle est celle du
professeur Claude Coste de l’Université Stendhal à
Grenoble. Intitulée «La France est-elle un pays
francophone ?», elle se veut un prolongement du débat
portant sur le fameux texte collectif paru dans Le Monde
du 16 mars 2006, qui défend l’émergence d’une «world
literature» en français et qui prédit la mort de la
francophonie, cet avatar du colonialisme.
Avant de souligner «l’évidente ligne de fracture»
existant entre les initiateurs du texte, Michel Le Bris
et Jean Rouaud, «les deux hexagonaux» et les autres
contributeurs, Michel Coste cite le livre paru sous le
même titre chez Gallimard en 2007. Cet ouvrage, qui
rassemble une vingtaine de contributions, tient un
propos identique, dit-il, mais grâce à lui «la polémique
assez facile des deux initiateurs laisse place à un
discours beaucoup plus nuancé». Les arguments des
coauteurs du texte (quarante-quatre écrivains) et du
livre, sont, selon l’universitaire français, souvent
injustes, peu soucieux des réalités culturelles,
historiques et socio-économiques. Aussi réfute-t-il
l’idée avancée par les deux «instigateurs», selon
laquelle la faute incombe en réalité au Nouveau Roman,
qui a été «détourné du réel, de l’histoire et de la
volonté de dire le monde pour le décrire, le comprendre
ou le modifier». Cette interprétation, affirme Claude
Coste, ne tient pas compte de l’éclatement qu’a connu le
champ littéraire durant les années 1950-1980 et relève
donc d’un mythe de «l’hégémonie et de l’impérialisme du
Nouveau Roman». Il cite ensuite les principaux griefs
soulevés par les signataires du texte, dont A.Waberi qui
«condamne le regard dépréciatif de tant de lecteurs
français réduisant les littératures francophones à leur
dimension documentaire», et Ananda Dévi, qui imagine la
France «coupée du monde et perdue dans une sorte de
contemplation narcissique de son passé glorieux».
Puis, partant d’une comparaison entre le monde
francophone et le monde anglophone, Claude Coste note
qu’il y a des rapprochements mais aussi des différences
«dont très peu d’écrivains font état». L’aire culturelle
anglophone se distingue, dit-il, par la solide
concurrence qui existe en son sein, comme les USA ou
l’Inde, et qui menace la puissance-mère, alors que dans
le monde francophone, aucune capitale «— y compris Tunis
— n’a pour l’instant, les moyens économiques,
logistiques et démographiques nécessaires pour
contrebalancer l’attraction de la capitale française».
Refus de l’enfermement
Après avoir reconnu que le principe de «classification
bipartite», qui caractérise la francophonie aujourd’hui,
«appelle des critiques légitimes», Claude Coste prend
ensuite pour exemple le mouvement créoliste initié par
Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant,
pour affirmer : «…En jouant la géographie contre
l’histoire, la synchronie contre la diachronie, les
cultures minoritaires contre les cultures majoritaires,
on a donné à la “francophonie” une autonomie d’existence
qui ne devait plus rien à la volonté ségrégationniste
des intellectuels et universitaires français.» Le vrai
problème, en fait, semble dire Claude Coste, est
ailleurs ; il repose sur le syndrome du «long sanglot de
l’homme blanc», cette peur du néo-colonialisme que
ressent une France «ivre de repentance». Il est temps,
par conséquent, de crier haro, comme l’a fait Dany
Laferrière, sur «“les idéologies ringardes” qui risquent
de coûter cher au mouvement francophone lui-même». Pour
autant, l’universitaire français se plaît à reconnaître
«l’apport majeur du manifeste» qui tient dans
l’ouverture d’esprit de ses signataires, dans leur
aspiration à l’universel ainsi que dans leur refus de «l’enfermement
dans la communauté, la tyrannie de la nation, la
banalité des stéréotypes ou de l’exotisme». Encore
faut-il, cependant, s’entendre sur «les moyens de
déterminer et réaliser ce qui est universel», car selon
Claude Coste les cosignataires peinent à «donner forme
intelligible à cette “littérature-monde” qui oscille
entre le concept, le rêve et l’utopie…» dans la mesure
où, comme l’illustre le cheminement de Gary Victor ou de
Nancy Huston, elle concerne «des écrivains dont le
parcours n’est réductible à aucun autre». Toutefois,
cette diversité n’excluant pas, pour autant, «cette
résistance de la nation comme référence identitaire», et
«cette permanence de la nation, à la fois comme présent
et comme histoire…», Claude Coste conclut d’une manière
pleine de sagesse : «Puisqu’il est toujours préférable
d’associer que d’exclure, gardons la “francophonie” — le
mot et la chose —, écrivons-la au singulier et au
pluriel. Prenons-la comme une forme malléable, offerte à
une multitude de combinaisons toujours à réinventer».
Par Rafik DARRAGI
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