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Critique littéraire :
La
Presse - 26 décembre 2003
Culture
Sur
les traces de nos artistes à l'étranger
Edgard
Naccache ou l'abstraction gestuelle d'un esprit aventureux
Nous
l'avons rencontré, la première fois, au
Salon d'automne, porte d'Auteuil, à Paris, en
compagnie de Charlotte, son égérie de
toujours.
Devant
son immense tableau 'S.O.S. Love', l'il vif, le
sourire aux lèvres, disert, il accueillait ses
hôtes. Mais c'est dans son spacieux atelier parisien
du 13e qu'Edgard Naccache a bien voulu nous recevoir.
Plusieurs toiles étaient soigneusement recouvertes,
alignées contre les murs, prêtes à
être expédiées en Tunisie, son pays
natal. En effet, une rétrospective en 75 tableaux
a été programmée pour fin janvier
prochain à la Maison des arts à Tunis.
Visiblement, l'artiste était ému par ce
retour aux sources. Il faut dire que cet événement
est exceptionnel car, bien qu'il ait participé
à plusieurs expositions à Tunis, c'est
la première fois, depuis qu'il a quitté
la Tunisie, en 1962, pour s'installer à Paris,
qu'une rétrospective lui est aujourd'hui entièrement
consacrée.
Soixante-quinze
tableaux donc retraçant depuis 1938 jusqu'à
nos jours les jalons d'une longue et brillante carrière
artistique. En fait, et bien qu'il ait commencé
à peindre dès 1934, Edgard Naccache se
destinait au journalisme. C'est seulement en 1948, que
sa carrière de peintre s'est affirmée.
L'abbé Morel, un spécialiste de Picasso
et de Rouault, de passage à Tunis, l'avait alors
invité au salon de la Jeune peinture à
Paris. Considéré dès lors comme
le représentant de l'avant-garde de la peinture
tunisienne, se fiant à sa seule intuition, Edgard
Naccache prit de multiples chemins, à la recherche
d'une formulation plastique définitive. Peu à
peu, passant d'une période à l'autre,
il délaissa la réalité pour inventer
finalement une sorte de cubisme proche de l'abstraction.
C'est là l'originalité fondamentale de
sa peinture, une originalité déjà
perceptible dans son Fleurs et portraits qui obtint
en 1950 le Prix de la jeune peinture à Tunis.
Tant il est vrai, comme il le dit lui-même, que
"les yeux gardent les visions, les réutilisent,
les transposent
".
A
la lumière de votre expérience qui est
maintenant, disons-le tout haut, considérable,
pouvez-vous nous dire quelles sont, en fin de compte,
les influences qui vous ont marqué le plus dans
votre longue carrière ?
Si
l'on veut parler depuis le début de mon évolution,
je peux dire que j'ai commencé par être
un peintre tout à fait intuitif, c'est-à-dire
que sans avoir besoin de références de
maîtres, je me mettais devant le motif pour peindre
la réalité qui m'apparaissait. C'était,
sans l'épithète, faire du post-impressionnisme
sans le savoir.
Vous
avez ensuite évolué vers l'abstraction
tout court
A
force de travailler devant la nature, à un moment
donné, si on est un esprit aventureux, on sent
le besoin de la transformer et à ce moment-là,
pour peu que l'on soit un peu curieux, on ne peut s'empêcher
de regarder les maîtres qu'à Tunis on ne
recevait pas, mais dont on avait des uvres reportées
dans des livres et des revues. C'est de cette façon
qu'au fond, mon évolution m'a amené de
la réalité à la peinture abstraite.
Cette
peinture abstraite reste néanmoins imprégnée
des couleurs de la Tunisie. Je pense au tableau intitulé
'Pont sur l'oued Méliane'
Oui,
la Tunisie était alors la source de l'inspiration,
la nature même de mon travail mais la forme se
diluait. Elle était à la base la réalité,
mais elle se transformait pour ne plus apparaître
dans une forme visible ou reconnaissable. C'était
l'abstraction pure, disons intuitive.
Elle
était également gestuelle
Exact.
Elle était en même temps gestuelle ; elle
s'emparait du geste, c'est-à-dire le geste l'accompagnait
; ce n'était donc pas une peinture abstraite,
froide comme celle de Kandinsky et tous ces peintres
des années 1910, qui avaient inventé une
abstraction froide; ma peinture, au contraire, était
une abstraction gestuelle et dynamique.
De
là, ensuite, on ne peut pas s'empêcher,
quand on est un esprit aventureux, de continuer à
chercher toujours. Quand j'ai quitté la Tunisie
pour m'installer à Paris, j'ai continué
à peindre des choses abstraites toujours dans
la même lancée mais je sentais que la peinture
abstraite, au fond, m'empêchait de donner un sens
à la peinture. J'ai eu, à ce moment-là,
besoin non de l'abandonner, mais de la quitter lentement,
parce qu'une élaboration d'uvres se fait
toujours lentement, et cela afin de regarder la réalité
nouvelle qui m'apparaissait. Je vivais alors à
Sarcelles. Je regardais donc ces grands immeubles tristes,
au fond, et j'accompagnais quelquefois ma femme à
Saint-Denis. Il y avait des rues tout à fait
éclatées. C'est sous le gouvernement Pompidou.
On commençait à démolir un peu
partout, dans les banlieues et à Paris, les vieux
immeubles et les vieilles habitations. Et je regardais
ces ruines nouvelles, ces ruines modernes de maisons.
Pour moi, c'était le transfert de l'art abstrait
sur des verticales. Je reprenais donc ces surfaces abstraites
d'autrefois, d'un autrefois récent, disons de
naguère, pour ces autres formes qui étaient
les pignons de rues, les maisons démolies qui
laissaient des traces humaines. Et c'est cette recherche
qui m'a toujours poussé.
Parlez-nous
de ces traces humaines
Prenons
des exemples : sur un mur resté debout je vois
de vieilles tapisseries déchirées, délabrées,
la trace d'un lit, la trace d'un évier, ou encore
un miroir qui, quelquefois pendait là, intact
au milieu des ruines. C'étaient ces lambeaux
humains qui m'attiraient plus même que la présence
physique des êtres humains. Au fond, c'est dans
l'intimité de ces choses-là que je devinais
la présence humaine. Et dans ce courant toujours
de recherche, de regarder ce qu'est la vie de la cité,
je regardais les murs, je regardais les affiches, les
affiches que l'on déchirait, les affiches lacérées,
et en même temps les graffitis.
C'est
une présence, une trace humaine significative.
Les mots inscrits à la hâte prenaient leur
sens. Il y avait des mots politiques, érotiques,
obscènes, des mots de revendications syndicales.
C'était la vie urbaine qui, au fond, s'exprimait
en flashes dans ces tags et dans ces graffitis et qui
étaient pour moi des sources d'émotions
et en même temps de contacts avec une humanité
dont je ne montrais pas la figure mais dont je montrais,
comme un palimpseste, les traces. Je continue dans cette
recherche. C'est toujours ces traces qui m'inspirent
et qui continuent à me donner comme une sorte
de fidélité à la peinture abstraite,
ces formes qui se composent quand, entre quatre affiches
déchirées, en choisissant le morceau qui
me touche le plus, je retrouve justement aussi bien
cette peinture abstraite que la présence de l'homme
qui permet de lui donner une chaleur que n'a pas la
peinture abstraite.
En
plus de cette quête des inscriptions murales et
des graffitis, vous avez recours au collage, au jeu
de la marelle
Je
n'ai pas oublié tout au long da ma vie que j'ai
été journaliste pendant longtemps, que
par conséquent, dans les journaux, il y avait
les traces de l'actualité, de la vie quotidienne,
et donc des messages écrits. Lorsque j'ai quitté
la peinture abstraite, j'ai eu besoin - c'était
le premier contact avec la réalité quand
je disais que j'ai regardé la réalité
- de la regarder dans tous les sens. C'est, par exemple,
des sources d'inspiration, le jeu des marelles. Quand
j'étais à Sarcelles, je voyais des enfants
qui jouaient et qui traçaient à la craie
sur le sol des marelles. Ce jeu de la marelle, je l'ai
transposé, j'ai utilisé le dessin abstrait
de la marelle avec les mots : ciel, terre, lune. Je
m'en suis servi comme des vocables. Les mots devenaient
plus que des mots. Ils devenaient des formes graphiques
à mettre sur la toile, tout en gardant l'abstraction
des formes. Par exemple, la forme d'une marelle est
faite de carrés puis d'une demi-courbe. C'étaient
des formes abstraites. Je quittais à peine l'abstraction
à ce moment-là, mais je sentais qu'il
fallait dire les choses en même temps; alors j'ai
utilisé le collage. Je découpais des fragments
de journaux et je les collais à côté
des marelles, ce qui me permettait de donner, d'une
part, une surface colorée et en même temps
montrer qu'il y avait une vie derrière cette
vie apportée par le journal.
Un
jeu de miroirs en somme?
C'est
ça, un jeu de miroirs qui me permettait de dire
ce que je sentais.
Néanmoins,
ce jeu de la marelle, tel qu'il est reproduit dans vos
uvres, dénote une certaine évolution.
Les tons mêmes changent.
C'est
exact; tout au long d'un travail, un peintre évolue
forcément, surtout s'il est pour la recherche,
s'il est pour l'aventure. Je suis ouvert à l'aventure
en peinture, comme les aînés m'ont appris
qu'il fallait l'être, c'est-à-dire ouvert
à tout ce qui peut apporter à l'imaginaire
une nourriture substantielle. Donc, dans le courant
de la peinture abstraite, il est évident qu'elle
a traversé des transformations elle-même,
jusqu'à celle qui me faisait regarder les murs,
les murs cassés, les murs détruits.
Les
rues démolies, comme cet "Hommage à
la rue Vincent", par exemple.
La
rue Vincent faisait partie de la Commune et donc ce
tableau constitue un hommage à cet épisode
historique de Paris et aux pauvres gens qui s'étaient
soulevés. Et qu'on le veuille ou pas, il y a
une sorte d'amalgame culturel qui surgit de ce choix.
Ce n'était pas innocent si je faisais toute la
rue qui était démolie pour en faire un
immense bloc; la rue était là, je voyais
tous ses fragments; c'était intéressant
de les peindre; c'était en même temps être
un témoin.
Il
nous semble que vous avez plutôt tendance à
user, parfois à outrance, de certaines couleurs
fortes comme le rouge, par exemple. Le rouge est récurrent;
nous pensons à certains tableaux: "Le Mur
rouge", "Le Fauteuil rouge", "Le
Rideau rouge"
J'ai
été longtemps marqué par toutes
les couleurs de la Tunisie; j'en ai gardé un
souvenir coloré, exalté, fulgurant, ensoleillé,
qui ne m'a pas quitté et qui ne me quitte pas.
Par conséquent, c'est plus qu'un souvenir que
j'ai transporté, c'est dans l'essence même
de ma sensibilité que j'étais marqué
par ces couleurs de l'enfance, de la jeunesse et c'est
évident que je les retrouve en permanence dans
mon uvre actuelle.
Pouvez-vous
nous commenter la genèse de deux de vos uvres
marquant deux étapes différentes de votre
carrière: le "Pont sur l'oued Méliane"
et "Loin"
En
fait, en apparence, il y aurait dans "Pont sur
l'oued Méliane" une influence du cubisme
mais en réalité c'est tout simplement
une intuition de composition de formes qui m'a entraîné
à faire cette toile.
Car
les différentes écoles en "isme",
comme le cubisme ou le futurisme, sont des courants
établis une fois les uvres achevées.
Le "Pont sur l'oued Méliane" est simplement
une recherche de formes, qui s'est trouvée proche
d'une uvre cubiste.
Et
"Loin"
"Loin"
est par contre une uvre récente; c'est
au fond la vision d'affiches lacérées
dans le métro. J'ai utilisé ces morceaux
d'affiches et je les ai recomposés dans une forme
que l'instinct commande mais qui est puisée sur
la réalité, en notant les couleurs, ajoutant
d'autres fragments comme ces graffitis ou ce buste de
femme, qui mettent un peu de vie dans une uvre
qui peut paraître abstraite ou confuse.
L'uvre
à laquelle vous tenez le plus ?
C'est
une uvre qui s'appelle "Africa". Elle
a été, en quelque sorte, commandée
par une exposition très importante, consacrée
au métissage artistique. Cette exposition, ouverte
aux peintres du monde entier, visait à montrer
comment des inter-influences se jouaient sur les artistes
et les enrichissaient, bien entendu. J'ai rendu cette
espèce d'hommage à l'Afrique, "Africa",
symbolisé par des fragments d'affiches de toutes
les couleurs qui me plaisaient et qui étaient
fortes.
Entretien
conduit par Rafik DARRAGI
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