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La Presse littéraire :
Soirée internationale de poésie
(II)
suite
La Presse
(30 Juin 2008)
L’éloge de l’Autre
Par
Rafik DARRAGI

Jean-Pierre Siméon, Luis Mizón et
Issa Makhlouf
Voici la 2e
partie du compte rendu de la soirée internationale de
poésie organisée à la maison de l’Unesco à Paris dans le
cadre des «Mercredis culturels de l’ambassade» le 18
juin 2008.
Le représentant du Liban, cette terre pétrie d’histoire
et de poésie, est l’écrivain et poète, Issa Makhlouf.
Ses textes, traduits de l’arabe, peuvent ne pas plaire à
l’amateur de poésie française exigeant, celui qui
recherche avant tout la structure rythmique. Pourtant,
le plaisir du texte existe, le ton élégiaque aidant : Le
ciel s’inspire des nuages pour concevoir ses personnages
chimériques. Ici, nul hasard, nulle crainte de ce qui
peut advenir. Les mots n’ont rien à craindre de leur
auteur. Le paradis n’a pas à redouter sa fameuse pomme.
Pourquoi ne pas nous asseoir à l’ombre du pommier pour
voir le visage qui ne peut être vu ? Nous palpons ce
visage et il nous palpe. Notre visage : notre double
flamme. La voix avance, la musique s’élève dans toutes
les directions, et l’esseulé n’est plus seul. Une somme
d’expériences Contraint, comme Issa Makhlouf, à l’exil,
Jean Metellus est à la fois poète, romancier,
dramaturge, neurologue et docteur en linguistique. Il a
su rester en symbiose avec son pays, Haïti, grâce à
l’écriture ; voici comment l’auteur de «Au pipirite
chantant» a parlé de sa ville natale, Jacmel, dont il
garde un souvenir émouvant: Cette ville angélique et
pudique Sculpte le profil pur et sans fissure De l’homme
qui accompagne la louange de son histoire Aux portes du
soleil Mais le désert de l’exil réveille la mémoire
Jacmel réanime Les ruelles cernées par le silence Jacmel
rafraîchit Les chemins et l’esprit de ses enfants Telle
une immense caresse Soulevant un bouquet d’ombelles
Tendresse offerte Généreuse et envoûtante Jacmel
renaît... Pour autant, Jean Metellus refuse de se
laisser enfermer dans le régionalisme. Confronté
quotidiennement à la dure réalité, la poésie, pour ce
médecin, n’est rien d’autre qu’une somme d’expériences,
comme dirait Rilke. Pour preuve, le deuxième poème que
Metellus a choisi de lire s’intitule «La peau»: La peau
que caresse le ruisseau La peau de la chair restaurée La
peau piquetée de paillettes La peau juvénile et fragile
La peau de la prière ardente Resplendissante,
étincelante La peau d’honneur couronnée La peau de la
majesté et de la magnificence La peau de la fierté La
peau de la renaissance. Respect et tolérance «Le mot
‘‘confluence’’ exprime la nécessité de converger
ensemble, le mélange des eaux, elle suppose ouverture et
respect pour la culture d’autrui et pour la poésie. La
confluence suppose une générosité profonde pour donner
et recevoir la richesse poétique de l’autre, un
sentiment de la valeur unique de l’hospitalité à double
sens. La langue française est le lieu de notre
convergence. La poésie le lieu de notre reconnaissance.»
C’est en ces termes que Luis Mizón, poète chilien vivant
à Paris, directeur de Confluence, justifie dans son
éditorial les raisons qui l’ont poussé à choisir ce
titre pour sa revue. Projeté au-devant de la scène
parisienne grâce à Roger Cailloix, il s’évertue, depuis
des années, à faire de l’Autre, d’ici et d’ailleurs, sa
préoccupation majeure : L’escalier métallique Monte
jusqu’aux nuages en colimaçon boucle de brise et
d’aluminium fragile étreinte vague de ciment et de rêve
arrêtée avant sa chute Je dessine à la craie le contour
de mon corps sur le trottoir maison de craie marelle
inachevée j’entoure d’un cercle rouge les blessures
mortelles que m’ont donné la vie sang des confessions et
des larmes elle coule encore la rivière tâchée par le
sang d’autrui toujours elle coulera pas de souci car je
ne sais pas de qui de quoi ni depuis quand je suis la
métaphore de la douleur En écoutant Amina Saïd déclamer
ses poèmes, c’est à notre amie commune, la poétesse
Cécile Oumhani et à ses interrogations sur le «secret de
ce que nous sommes» que nous avons songé : «Le sens des
êtres et des choses nous glisse sans cesse entre les
doigts. Je crois qu’on écrit parce que nous sommes pris
dans une toile où il y a tant d’énigmes à démêler». Le
sens de la vie Perception ô combien aiguë de notre
condition humaine, le problème du sens que l’individu
doit donner à la vie a toujours taraudé les poètes.
Amina Saïd ne déroge pas à cette règle : il y a dans le
temps des hommes un autre temps caché dans la lumière
une lumière cachée une forme cachée dans les formes une
couleur cachée dans les autre couleurs il y a un silence
caché dans les sons d’où naît le silence une solitude
cachée derrière l’attente toujours quelque chose
derrière les choses un mystère qui nous réclame le vide
derrière la réponse ne peut rejoindre la question opaque
transparence Toi, qui que tu sois... «opaque
transparence» : l’idée renforce l’obscurité de la
poésie, renvoie à cette impropriété des termes que
revendiquent les poètes modernes comme Jean-Pierre
Siméon, le dernier intervenant de la soirée. «Toi, qui
que tu sois, je te suis bien plus proche qu’étranger»,
c’est avec ces mots de la poétesse Andrée Chedid que
J.-P. Siméon, poète et romancier, agrégé de lettres
modernes et créateur aux diverses activités, a commencé
sa déclamation. Comme Tanella Boni, témoin engagé de sa
génération, lauréat de plusieurs prix prestigieux, il a
préféré insister sur ce qui rapproche plutôt que sur ce
qui sépare. Faut-il s’en étonner ? La 10e édition du
«Printemps des Poètes» qu’il préside depuis 2001, a
porté cette année sur le thème «Eloge de l’autre :
carrefours, croisements, métissages». Dans son recueil
Le Bois de hêtres (Cheyne, éditeur), il avait écrit: Des
enfants, inlassablement des enfants, Ils ne pleurent ni
ne chantent, ils savent Qu’aimer est une guerre Dans
l’instant même de la vie, leur paysage. Mais cette
guerre en nous toujours inachevée Quand on croise un
mendiant Qui mendie plus que la moitié de lui-même,
Hésitant entre les flaques du trottoir hésitant Entre
mourir et jeter l’âme dans les flaques, Ce besoin qui
vient regarder en face Et d’aussitôt effacer le visage
au miroir, Cette guerre comme un torrent charriant ses
pierres Au cœur des chambres et de l’oubli, Dévastant le
sommeil chaud du cœur, Cette guerre qui nous laisse,
Mendiants à notre tour, Entre les objets de la misère,
mains nues, front usé, Et la durée où se reprendre, le
chant continu du monde, Cette guerre — qu’on en soit le
fou ou la victime — Par quoi sont gagnés nos journées,
Nos sourires les plus doux, Cette guerre pourtant Comme
un poing dans la gorge. C’est ce mélange de réflexions
sur les maux qui affligent cette terre, ce mélange de
passion pour la vie et d’engagement, qui fait de Jean
Pierre Siméon l’un des poètes les plus respectés en
France. «Je dois dire que je ne sais pas ce qu’est la
poésie, et que tout poème s’il est vrai demeure un
mystère", avouait Pierre-Jean Jouve. Le célèbre poète
unanimiste ne croyait pas si bien dire. La poésie, ce
chant intérieur, n’a que faire de la compréhension, sa
signification étant par essence multiple. Au cours de ce
«Mercredi culturel de l’ambassade», elle a peut-être été
une quête inconsciente témoignant d’un conflit personnel
douloureux, la recherche de quelque chose de perdu — «un
substitut symbolique», dirait Lacan — ou encore un
révélateur, un moyen de s’identifier inconsciemment à
l’Autre ; l’important c’est de reconnaître que le chant
intérieur des huit poètes invités ce soir-là a été
entendu et apprécié.
R.D.
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