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Critique littéraire :
La Presse de Tunisie
(17
Décembre 2007)
La
Presse littéraire
Poésie arabo-andalouse et les poèmes suspendus
De l'émerveillement
C'est la
saison des fêtes et, comme chaque année à pareille
époque, nombreux sont les beaux livres qui ornent les
vitrines des librairies parisiennes. En ce qui concerne
la littérature arabe, deux livres d'art sont à
signaler.
Le
premier est Poésie arabo-andalouse. C'est une anthologie
bilingue parue aux Editions Michalon, préparée par
Farouk Mardam Bey et illustrée par Rachid Koraïchi, deux
personnalités bien connues du monde des arts et des
lettres.

Auteur de plusieurs ouvrages, Farouk Mardam Bey dirige
depuis des lustres la collection Sindbad aux Editions
Actes Sud. Il est, en outre, directeur de publication de
la Revue d'études palestiniennes. Quant à Rachid
Koraïchi, c'est un artiste calligraphe algérien établi à
Paris, imprégné de culture soufie, et qui a illustré
plusieurs ouvrages dont La Poésie arabe et La Poésie
algérienne.
"D'entre tous, ce pays est jardin pour toujours!_ Si
j'avais à choisir, c'est lui que je choisis._ N'ayez
crainte, après lui, de connaître le feu :_ Jamais le
paradis n'ouvrira sur l'enfer."_Comme nous le rappellent
ces vers du poète Ibn Khafâdja l'Andalou, s'il y a un
mythe toujours vivant, solidement ancré dans notre
inconscient, c'est bien le mythe andalou, mythe du
paradis perdu. Malgré le nombre restreint des poèmes
choisis, à feuilleter cet ouvrage le cœur se serre et la
tristesse vous envahit. Quiconque a parcouru
l'Andalousie, qui s'est extasié devant ce qui reste des
splendeurs de Grenade et de Cordoue, et médité avec
nostalgie devant les ruines grandioses d'Az-Zahra, ne
peut rester insensible en lisant ces poèmes qui chantent
l'amour et la douceur de vivre, et en contemplant ces
images et ces calligraphies qui ressuscitent, pour ainsi
dire, huit siècles de présence musulmane._Produit en
partenariat avec l'Institut du monde arabe, ce livre
d'art ne prétend pas, aux dires de Mardam Bey, «fournir
des échantillons de tous les thèmes ni de toutes les
formes» de la poésie andalouse. Encore moins réveiller
des nostalgies. Son but principal c'est de «permettre
aux amateurs de poésie de faire leurs premiers pas chez
les Arabo-Andalous. Et de leur donner envie d'aller plus
loin». (Introduction), C'est, en fait, ce qui importe.
La
seule beauté de la ligne

"La
calligraphie, de tous les arts plastique, est celle qui
confère
le
mieux à la vie son sens le plus élevé..."
L'autre ouvrage d'art, c'est celui de notre compatriote,
le calligraphe Abdallah Akar, paru aux Editions
Alternatives. Intitulé Les Poèmes suspendus, d'un format
original (16 x 33 cm, 96 pages en quadri, broché avec
rabats), il se présente, lui aussi, comme une petite
anthologie bilingue des Mu'allaqat : des extraits des
grandes odes datant de la très haute époque que le poète
Salah Stétié considère comme «l'aqueduc majeur de la
langue arabe, qui, par ses grandes arches, a conduit
jusqu'à nous l'eau des origines de la langue où vinrent
se refléter les premiers cieux de l'Arabie archaïque» (G.P.Boyer,
Introduction)._La mise en image s'inspire d'une
installation textile (du tarlatane) conçue et réalisée
quelques années auparavant sous forme de tentures
monumentales, rappelant les odes préislamiques et que
l'artiste tunisien a exposée avec succès en France, à
Saint-Ouen, à Paris, à Mantes-la-Jolie et au Maroc, au
Festival de Fès. _Homme discret, sensible et rêveur
comme tous les artistes, Abdallah Akar semble occulter
la visibilité du texte. Obnubilé par la seule beauté de
la ligne (khatt), il ajoute à l'inscription des éléments
décoratifs rappelant l'enluminure des traces de peinture
presque effacée, des taches et des
ruissellements. Faut-il s'en étonner ? Tout art possède
une fonction propre, un message. Or, le message
d'Abdallah Akar reste toujours un message d'ordre
personnel, intime, l'âme du texte, si l'on ose dire,
dans la mesure où le texte lui-même n'est qu'un
prétexte. A cet égard, il faut préciser que cet artiste
a toujours puisé son inspiration directement dans la
poésie, qu'elle soit arabe ou occidentale, celle de
Rimbaud, de Verlaine, de Prévert, de Chabbi, d'Ibn Arabi
ou encore de Badr Châker As-Sayyâb. Dans cet ouvrage son
choix a porté sur des chantres arabes légendaires tels
Imru'Al-Qays, Al Kindi, le «roi toujours errant», Labid
Ben Rabi'a Al 'Amiri, le héraut des hauts faits de la
tribu des Béni 'Âmir ben Sa'sa'a ou encore 'Antara Ben
Chaddad Al'Absi, « l'un des trois corbeaux des Arabes»,
né esclave mais qui, affranchi, deviendra le valeureux
chevalier-poète, chantant haut et fort son amour pour
la blanche et noble Abla, sa cousine :
Les poètes ont-ils laissé pièce à poser ?
As-tu reconnu la demeure imaginée?
Ô demeure de 'Abla, à El-Jiwâ, parle_
Et
bon jour, demeure de 'Abla, et salut...
Art emblématique par excellence, art sacré des
musulmans, la calligraphie se prête aussi bien à la
contemplation qu'à la lecture. Pour Koraïchi, comme pour
Akar, la calligraphie véhicule des idées mais aussi des
sentiments, qu'ils relèvent du sacré ou du profane, de
l'historique ou de l'allégorique. N'est-elle pas de tous
les arts plastiques celle qui confère le mieux à la vie
son sens le plus noble, le plus élevé? Celle qui procure
à l'individu, celui qui s'y adonne comme celui qui la
contemple, sa pleine réalisation? Poésie arabo-andalouse
et Les Poèmes suspendus, deux splendides ouvrages d'art
à lire ou à offrir.
Rafik DARRAGI
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