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Critique littéraire :
Roman
 

La Presse littéraire (29 Octobre 2007)

L’engagement

                                                            

«…quelque peu offensé que l’exil républicain ait été extirpé de l’histoire officielle d’Espagne, je pris l’enveloppe que je conservais depuis des années dans un tiroir de mon bureau et qui contenait les souvenirs d’Arcadi…

Je la posai sur ma table de travail et l’observai aussi attentivement que s’il s’agissait d’une créature prête pour la dissection. Je l’ouvris comme on ouvre une enveloppe, sans me rendre compte que j’allais faire exploser une mine.» (p.18). Ainsi débute Les Exilés de la mémoire, le cinquième roman de l’écrivain mexicain Jordi Soler, installé aujourd’hui à Barcelone. Cette mine dont il  parle, ces mémoires d’un homme pris, malgré lui, dans les rets de la guerre d’Espagne,  est en fait une bombe à retardement, car le récit dont il s’inspire s’insère dans le terrible engrenage de l’Histoire, cette éternelle répétition à l’image de l’homme qui la façonne et qui la gère. Source inépuisable pour tous les auteurs, l’Histoire, on le sait,  est souvent prétexte à lire, à travers des faits, des complots, des conflits, politiques ou religieux d’un passé lointain, le monde contemporain. 
Dans ce roman, le premier à être traduit en français, Jordi Soler ne conçoit pas l’authentification comme clef de voûte de son travail mais cela ne l’empêche pas de se réclamer de la vérité historique. En effet, à la suite de la défaite des républicains espagnols en 1939, durant la tragique Retirada, plus de cent mille combattants cherchant refuge en France furent entassés  dans un effroyable camp d’internement sur la plage de la ville d’Argelès-sur-Mer. Et, parmi eux, le grand-père de l’auteur, Arcadi, un homme haut en couleur, idéaliste à l’extrême, engagé volontaire dans la colonne Macia-Companys, suivant en cela son propre père, Marti, parti lui aussi pour le front, quelques jours plus tôt, dans la même colonne.

Devoir de mémoire

Habilement, Jordi Soler prend prétexte de ce personnage, de ses faits et gestes pour tenter, par fiction interposée, de dépeindre les plaies de la guerre civile qui a ensanglanté l’Espagne et de véhiculer, par ce biais, un message qui fut largement entendu depuis. En effet, par devoir de mémoire, la ville d’Argelès a décidé de ne plus occulter l’existence de ce camp de concentration où Arcadi connut les pires exactions, et même de construire un musée sur son emplacement qui, «outre des expositions, présentera au public divers documents, dont des témoignages audio recueillis auprès de ceux qui y furent internés.» (Note de l’éditeur p.263). Parce que Les Exilés de la mémoire est partiellement autobiographique, il est susceptible d’être considéré comme un reflet intime plutôt qu’une écriture de combat ou de pamphlet. Il est, en revanche, un engagement dans la mesure où, aujourd’hui, l’engagement est de mise. On se rappelle, à cet égard, les propos de la journaliste-écrivain espagnole Rosa Montéro : «Pour moi, le fameux engagement de l’écrivain ne consiste pas à mettre ses œuvres au service d’une cause (l’utilitarisme pamphlétaire constitue la plus grande trahison du métier); il consiste plutôt à rester vigilant face aux lieux communs, à ses propres préjugés, à toutes les idées reçues et non soumises à examen qu’on nous glisse insidieusement dans la tête.» De toute évidence, Jordi Soler a voulu par ce livre revisiter l’histoire de la guerre d’Espagne mais en tant que romancier il a également voulu entrouvrir des espaces imaginaires à ses lecteurs.  Et même si cet ouvrage semble à première vue offrir une vue quelque peu idéalisée, voire déformée de la vie tumultueuse de son héros — Arcadi, en définitive— il peut fort bien servir de base à d’utiles réflexions sur la situation délétère de la France de Vichy, notamment et les nobles efforts du Mexique pour venir en aide aux républicains espagnols :«Rodriguez (l’ambassadeur mexicain) demanda à voix basse à Arcadi son nom de famille puis l’informa, toujours à voix basse, que ce nom apparaissait sur la liste des Espagnols déportables que venait d’envoyer Franco. Arcadi eut l’impression de s’évanouir, l’espace d’un instant il se vit très nettement entrer en prison, éloigné à tout jamais de sa femme et de sa fille, ou debout, mains liées dans le dos, face à un peloton d’exécution, comme cela est arrivé à nombre de ses compagnons d’armes… Franco envoyait ses listes en quadruple exemplaire : au maréchal, au chef de la Gestapo, au chef de ses propres agents et à Lequerica, son ambassadeur.» (pp.164-65) .

Courage et abnégation

Ce livre offre également au lecteur une leçon de courage et d’abnégation. En effet, malgré les terribles épreuves subies tout au long de son exil, malgré les déboires, les désillusions ou encore les choix déchirants qui lui ont été imposés, Arcadi ne s’est jamais démarqué de son groupe. L’idée de renoncer à la défense de cette communion d’idées, de sentiments, qui a cimenté ces compagnons d’armes aux pires moments de la guerre, ne pouvait, par conséquent, jamais effleurer ce communiste invétéré. Après avoir quitté la France et créé avec quelques amis Catalans une plantation de café dans la jungle tropicale mexicaine, il n’eut de cesse de penser à son pays natal. Pour la plupart des gens, un bon livre est une œuvre qui fait plaisir à lire, souvent à relire. Mais l’avis personnel, celui de l’individu qui lit, peut ne pas concorder avec celui de la majorité. Evidemment les avis divergent mais dans la mesure où tout individu est un critique qui ne peut s’ignorer lui-même, et qu’il reste libre de revendiquer la possibilité de se distraire par la lecture et de vivre, pendant au moins quelques heures, selon son propre plaisir, nous pouvons affirmer sans ambages que Les Exilés de la mémoire est un bon livre à lire, donc à vivre.


Rafik DARRAGI

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Jordi Soler, Les Exilés de la mémoire, traduit de l’espagnol ( Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu, Belfond, 258 pages.

 

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