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Critique littéraire :
La
Presse littéraire
Engrenage
Par Rafik DARRAGI
Comme La Chronique de Tabarî ou Kalila wa Dimna d'Ibn al-Muqaffâ, les contes des Mille et Une Nuits constituent un apport inestimable à l'imaginaire collectif des Arabes.
Récits sans âge aux origines nombreuses, ces contes ont donné lieu, on le devine, à d’innombrables adaptations. C’est un véritable trésor dont la signification déborde le cadre étroit normalement assigné aux livres de contes classiques. En dépit de leur connotation juvénile, ils demeurent une source inestimable pour tous les écrivains.
Néguib Mahfoudh, entre autres, s’en est inspiré pour écrire son roman Les Mille et Une Nuits. Paru au Caire en 1981, sous le titre Layâlî alf Layla, il vient d’être publié chez Actes Sud (Collection Babel) dans une traduction limpide de Maha-Baâklini-Laurens. Heureuse coïncidence, une grande manifestation en hommage au Prix Nobel de littérature 1988, organisée conjointement par plusieurs institutions dont le Bureau culturel de l’ambassade d’Egypte en France, l’Université de Montpellier III et l’Institut du monde arabe, se déroule ce mois-ci à Paris.
Alors que dans ses premières fresques historiques, comme, par exemple, La malédiction du Râ, l’auteur avait tenté de restituer le passé selon une vision nettement engagée, dans les romans qui suivirent, il prit d’autres orientations, s’exprimant par métaphores et n’hésitant pas à abandonner son réalisme légendaire pour recourir à l’onirique imaginaire, comme dans J’ai vu dans un rêve (Ru’yât fima yara al-na’im) ou encore Ahlam fatrat al-naqaha (Rêves de convalescence).
Son roman Les Mille et Une Nuits ne déroge pas à la règle. Comme dans le fameux recueil de fables d’animaux Kalila wa Dimna d’Ibn al-Muqaffâ, où le lecteur peut toujours déceler une part de vérité, l’intention première de Néguib Mahfoudh est d’instruire non pas les princes dans la conduite des affaires de l’Etat, mais le simple citoyen. Et cela en recourant à l’onirique imaginaire et au surnaturel et en faisant appel aux connotations familières qui servent au lecteur de points de repère, de fil d’Ariane. Non sans danger, bien sûr. Al-Mansour avait fait brûler vif Ibn al-Muqaffâ et Néguib Mahfoudh faillit tomber sous une lame meurtrière.
La démarche suivie dans ce livre se réduit, en fin de compte, à un jeu d’équilibre, l’auteur allant de la réalité au cauchemar, de la sagesse à la folie et, métaphoriquement, du Bien au Mal. Et c’est tout l’art de Néguib Mahfoudh. La transition y est à peine visible tant l’enchaînement des faits semble parfait. Un fil ténu, certes, mais nettement perceptible, court en filigrane, enchaînant ces récits, les liant judicieusement les uns aux autres, du premier, intitulé Schahriar, jusqu’au dernier, Les Pleureurs où le personnage central n’est autre que Schahriar. Le lecteur n’éprouve, par conséquent, aucune peine à saisir non seulement la capacité de résistance des personnages contre le Mal mais également les nuances et la vérité des sentiments qui les animent.
Un univers absurde
La trame du livre est, en effet, basée sur le système de l’engrenage systématique et impitoyable, déclenché par les génies de la ville: Quamquam et Sanjam, et son corollaire, la capacité de résistance de l’individu face aux tentations de toutes sortes qui l’assaillent quotidiennement. Le premier génie, Quamquam, se présente à Sanaan al-Jamali, un commerçant de la ville fort connu, client assidu du Café des Emirs, et lui demande d’assassiner Ali al-Soulouli, gouverneur du quartier. Le deuxième génie, Sanjam, procédera de la même manière. C’est au chef de la police, Gamsa al-Balti, qu’il s’adresse pour qu’il tue Khalil al-Hamadhani, son chef.
Malgré l’horreur des crimes qui s’ensuivent, ce n’est pas tant la transgression de l’interdiction elle-même que ses origines et ses conséquences qui frappent le plus le lecteur. En effet, le geste criminel ne possède pas cette importance dramatique qui lui est, par essence, propre. Etant l’œuvre du «génie de la ville», il n’est pas «le pivot du drame». Et parce que ces «génies» usent du même langage et du même raisonnement que les humains, à aucun moment, leurs apparitions ne semblent incongrues ou importantes en elles-mêmes ; elles ne le sont que pour la suite et l’enchaînement des événements. N’étant pas ainsi pris au dépourvu, le lecteur ne peut s’empêcher alors de ressentir un arrière-goût d’amertume et de pitié devant le châtiment que subissent les coupables.
«On arrêta Gamsa al-Balti et on le dépouilla de son sabre. Il ne tenta pas de s’échapper et n’opposa aucune résistance. Sa mission était accomplie, il en tirait une parfaite quiétude et le sentiment d’une hardiesse prodigieuse. Il eut l’impression d’être plus fort que ses tortionnaires et plus fort que la mort elle-même, convaincu qu’en lui, l’homme était encore plus sublime qu’il ne l’avait pensé. Les bassesses qu’il avait commises n’étaient pas du tout dignes de lui. S’y être égaré avait été une chute, un reniement de sa nature humaine. Dorénavant, sa foi épurée allait le laver des souillures de ces longues années de fausse dévotion». (p.71)
Cette sorte de rédemption, ce sens particulier du sacrifice face au châtiment se retrouvent chez tous les personnages qui sont tombés sous l’emprise du Malin. A l’article de la mort, ils semblent prêts à se conformer aux mystérieuses injonctions d’un principe premier, naturel et inéluctable. Comme pour Gamsa al- Balti, monter sur l’échafaud pour Fadhel Sanaan, le fils de Sanaan al-Jamali, se réduit à un processus de purification qui s’insère tout naturellement comme un aboutissement logique de son action: «Il fit face à son destin avec dignité et détachement, voyant poindre derrière la mort une lumière éclatante». (p.276)
Cette aura qui enveloppe souvent les châtiments et, d’une façon générale, l’atmosphère irréelle et magique des récits, peut de nos jours prêter à rire. Pourtant, si la manière de se conduire de l’être humain est absurde, pourquoi ne pas la dépeindre par des moyens absurdes ? De toute évidence, Néguib Mahfoudh trouve dans l’emploi de ces Qamqam et de ces Sanjam une certaine délectation. Son roman prolonge le monde étrange et merveilleux des Mille et une Nuits, mais quelle portée réelle, quelle efficacité, toutes ces apparitions auraient-elles pu avoir si elles ne réveillaient chez le lecteur un sentiment qui sommeille en lui, fait d’effroi et de mystère?
R.D.
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Néguib Mahfoudh, Les Mille et Une Nuits, traduit de l’arabe (Egypte) par Maha Baâklini-Laurens, 326 pages ( collection Babel).
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