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Critique littéraire :

La Presse de Tunisie
(31 Décembre 2007)

 

 L’éternelle tragédie    

L’éternelle tragédie de l’homme,de tout temps agresseur-agressé

Individuelle ou collective, améliorée de jour en jour, polymorphe à volonté, la violence est de plus en plus source de perplexité difficile à cerner et à comprendre. En témoigne,si besoin est, l’ouvrage que Thomas R.Blier vient de publier chez L’Harmattan, La Violence des autres. Peu volumineux, d’un style léger, souvent ironique, il se lit d’une seule traite.
La violence est aujourd’hui omniprésente. Et les écrits qui tentent de l’expliquer, également. Et dire qu’avant 1968 les ouvrages traitant de la violence, et les tentatives pour en définir la nature et les formes, furent rares. Comme l’avait déjà affirmé Pierre Chaunu dans son ouvrage La Violence de Dieu (1968), le silence sur ce sujet était surprenant.
L’ouvrage de Thomas R.Blier «ne prétend pas exposer des idées originales» car il n’est qu’un «‘‘plagiat revendiqué’’doublé d’une explication de texte» (p.7). C’est une suite de réflexions inspirées par les ouvrages de René Girard et Jean Hatzfeld, deux auteurs anthropologues bien connus mais dont les écrits ne sont pas toujours accessibles au plus commun des mortels. D’où ce «projet à la fois ambitieux et simple» (p.8) de «rassembler en un petit ouvrage des éléments de vulgarisation sur la violence» (p.13).

Pure coïncidence? Les éditions Grasset viennent de publier en octobre dernier De la violence à la divinité, un volume qui rassemble les principales œuvres de René Girard, à savoir: Mensonge romantique et vérité romanesque, la Violence et le Sacré, Des choses cachées depuis la fondation du monde, le Bouc émissaire. C’est-à-dire toutes les théories que cet universitaire français, (par ailleurs spécialiste de Shakespeare), aujourd’hui établi aux USA, a professées toute sa vie pour expliquer les fondements de la violence : le «bouc émissaire», le désir mimétique, et la victimisation ainsi que les différents rapports que sous-tend le religieux dans ces théories.
Quant à Jean Hatzfeld, la seconde source de Thomas R.Blier, il est un ancien grand reporter, correspondant de guerre. Il a, à ce titre, couvert plusieurs conflits à travers le monde. Le génocide qui a endeuillé le Rwanda l’a particulièrement touché. Il lui a consacré trois ouvrages : Dans le nu de la vie (Le Seuil, 2001), Une saison de machettes (Le Seuil, 2003) et La stratégie de l’antilope (Le Seuil, 2007) pour lequel il a obtenu le Prix Médicis (Novembre 2007).
La Violence des autres de Thomas Blier commence, sous forme de deux questions, par infirmer deux hypothèses largement ancrées dans les esprits et qui constituent l’ossature de l’ouvrage: «Pourquoi, nous, les Modernes, pensons-nous que nous allons vers toujours moins de violence, comme s’il y avait une historicité des choses, alors que le réel démontre l’inverse…? Pourquoi pensons-nous, Occidentaux, que les phénomènes de violences insensées ne concernent que les mondes archaïques, pas encore touchés par notre modernité triomphante alors que, encore une fois, Hitler, Staline et Pinochet sont nos contemporains?» (p.23). Toutes les violences
nous concernent C’est par ce genre d’habiles infirmations que Thomas Blier a structuré tout son livre. Une façon originale, largement basée sur l’ironie, qui souligne judicieusement la pertinence des théories de René Girard et de Jean Hatzfeld. Si le premier parle des Aztèques et le second des Rwandais, les violences qu’ils décrivent dans leurs ouvrages ne suivent-elles pas des schèmes explicatifs qui nous sont particulièrement familiers? Pourquoi prétendre que ces violences terribles et insensées sont «autres», très lointaines, qui ne nous concernent point?
Dans le livre de Blier, les questions fusent et comme un écho qui n’en finit pas de résonner, elles s’étalent, se ramifient jusqu’à leur conclusion. D’abord sur «l’altérité violente» : «L’enfer, c’est les autres, d’accord, et bien, alors, nous sommes l’enfer» (p.33).
Puis l’objet de la violence et sa vacuité : «Ce qui donne envie de supprimer l’Autre, c’est l’acte en lui-même. Ne croyons pas qu’il s’agisse ici d’une simple tautologie, c’est au contraire une idée fondamentale qu’il nous faut creuser»(p.36).
A propos du désir mimétique: «La violence est l’imitation de la violence des Autres qui, eux-mêmes, imitent la violence des Autres. Le cycle est sans fin» (p.55).
Et de la fameuse déresponsabilisation : «En résumé, la déresponsabilisation joue à plein… dans un camp comme dans l’autre, finalement, la violence est toujours légitimée, ou, pour le moins, rationalisée» (pp.82-83).
Les théories qui tentent aujourd’hui d’expliquer sont légion. L’ouvrage de Blier, entièrement inspiré par les écrits de René Girard et de Jean Hatzfeld, a, somme toute, ses mérites. Mais il faut néanmoins souligner qu’il n’est, comme son auteur l’avoue lui-même, qu’une série de réflexions qui ne sont pas «figées, gravées dans le marbre» (p.199). En effet, les critères continuent à changer sans doute mais les principes demeurent. L’auteur, comme tout un chacun s’y résigne, sans d’ailleurs en tirer son propre code. En refusant le «pacifisme béat» (p.63) et en acceptant, par conséquent, la divisibilité de la violence, il souscrit à la légitimité de certaines contraintes et agressions. Ainsi, malgré tous ces écrits et toutes ces dissertations, demeure posée l’éternelle tragédie de l’homme, de tout temps agresseur-agressé, victime et bénéficiaire de la violence.

 

Rafik DARRAGI

 

 Livre "La Violence des autres", de Thomas R. Blier, 210 pages,  EDITION: L’Harmattan

 

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