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Critique littéraire :
La
Presse du 28/11/05 Littérature
Wellâda - Roman de Rabia Abdessemed
Et Ibn Zaydoun : qui mesure le temps, ô ma dame
Par
Rafik DARRAGI
L'énigme,
c'est Wallâda, la célèbre égérie
du grand poète Ibn Zaydoun. Certes, nous connaissons
tous leur histoire d'amour. Elle se situe en Andalousie,
au XIe siècle, à l'époque où
la civilisation hispano-arabe était à
son apogée. En revanche, nous ignorons les raisons
de leur rupture. Et puis on n'a jamais su son âge
exact. Il courait le bruit qu'elle avait six ans de
plus que son illustre amant; pourtant, ce dernier l'a
toujours décrite comme une femme extrêmement
jeune.
Rabia
Abdessemed, dans son nouveau roman, Wellâda, princesse
andalouse, qui vient de paraître aux éditions
de l'Harmattan, croit avoir percé cette énigme.
Dans une langue châtiée, faisant preuve
d'une grande culture, elle développe ses arguments,
remontant le temps et terminant d'une façon inattendue
qui n'est pas sans rappeler le roman policier.
Nous sommes en l'an 468 de l'ère hégirienne
(1070 après J.-C.). Le califat éclate
en 1012 en une dizaine de royaumes autonomes, les Taïfas,
qui se font une guerre sans merci mais qui se livrent
à une concurrence culturelle effrénée,
notamment entre les villes de Séville, Tolède
et Cordoue. Les Andalous, on le sait, aimaient la poésie
avec passion. Elle n'était pas l'apanage d'une
élite, mais un trait national.
Lui, Abou Walid Ibn Zeydoun, de souche arabe reconnue,
les Makhzoumis, est au faîte de la gloire. Poète
adulé à la cour du plus puissant des princes
des Taïfas, l'émir Motamid Ibn Abbâd,
nouveau souverain de Cordoue, il fait également
fonction d'archivizir et d'ambassadeur. Avant de rencontrer
Wallâda pour la première fois, le poète,
qui "préférait les femmes de type
oriental, blanche de peau avec des cheveux de jais et
des yeux de braise", "s'attendait à
la trouver plutôt laide, persuadé depuis
toujours que les femmes savantes sont souvent des femmes
sans beauté qui compensent leur disgrâce
par leur esprit" (p.61).
Elle, la dernière descendante de la défunte
dynastie des Omeyyades, fille du calife Al Mostkéfi,
prince des sang certes, mais buveur invétéré,
de conduite dépravée, et de Sakrâ,
une esclave d'origine grecque, surnommée la Perverse.
Le roitelet Jawhar, qui avait chassé les Omeyyades,
tenait Wallâda pour "une réplique
du passé califal. Il la ménageait, mais
s'en méfiait tout en la laissant vivre sa vie
comme elle l'entendait" (p.92).
Un
amour de légende
Rien
donc ne destinait Ibn Zeydoun et Wallâda à
se rencontrer et à s'éprendre l'un de
l'autre jusqu'à entrer dans la légende
des couples célèbres, comme Mejnoun et
Leïla, Kays et Boutheyna, Koutheïr et Azza,
ou encore Roméo et Juliette. La réalité
est sans doute moins idyllique mais le mythe existe,
repris de mille façons depuis des siècles.
Selon Rabia Abdessemed, Wallâda était extrêmement
belle, avec ses "cheveux blond cendré"
qui "auréolaient un visage à l'ovale
parfait et donnaient à ses yeux bleus des reflets
changeants." (p.62) Dès lors, comment ne
pas tomber sous le charme de cette femme, aux yeux bleus
et aux paupières légèrement bistrés,
qui lui donnent, selon les mots du poète, "ce
regard où sont nés les regards et les
astres" et dont le sourire "diffusait son
éclat en douceur comme une radiation lumineuse?"
Wallâda avait, elle aussi, succombé sous
le charme du jeune poète lorsqu'elle le vit pour
la première fois.
"Quelque chose en elle avait vibré
Elle s'avoua qu'il l'intéressait. Elle recevait
tout ce que le royaume comptait d'hommes puissants ou
de personnalités littéraires. Celui-ci
l'impressionnait particulièrement. Il était
différent, au moral comme au physique".
(p.63)
Née sous ces auspices, leur idylle ne dura guère
longtemps. Les obstacles bientôt surgissent, chaque
jour plus nombreux, plus dangereux. Wellâda, malgré
son nom, "l'enfanteresse", autrement dit femme
génitrice, créée pour la maternité,
est loin d'être ce symbole de fécondité.
Soucieuse de reconquérir le trône de ses
ancêtres, elle conspirait ouvertement pour faire
renverser les Jawharides. Férue de poésie,
chanteuse et musicienne de talent, animant cénacles
littéraires et veillées musicales, elle
était devenue pour Ibn Zeydoun la beauté
inquiétante.
"Qui mesure le temps, ô ma dame, toi, les
astres ou Dieu ?"
Il n'ignorait pas la chance inouïe de l'avoir rencontrée
: "Aucun poète arabe n'a eu l'insigne honneur
d'être aimé d'une princesse" (p.53).
Mais il n'oubliait pas non plus qu'il était toujours
le fidèle serviteur des Jawharides et que cette
liaison avec leur ennemie déclarée le
mettait en porte-à-faux.
Pourquoi les deux amants qui, pourtant, s'aimaient d'amour
tendre, comme dit la chanson, s'étaient-ils quittés
? Plusieurs raisons furent avancées. D'aucuns
prétendent que le chantre des Jawharides avait
trompé Wallâda avec Otba, une de ses suivantes
noires, chanteuse à la voix d'or. D'autres invoquent
l'incompatibilité d'humeur, d'autres encore la
raison d'Etat. Toujours est-il que leur rupture reste
à ce jour obscure.
Courtisane de haut vol, une princesse de sang menant
une vie libertine, dépravée et sans cur
pour les uns, Wallâda est, pour les autres, la
vertu même, la poétesse, la muse incomparable
et adulée de l'un des plus grands poètes
que l'Andalousie ait jamais connus. L'homme, néanmoins,
proclame haut et fort, pourtant, qu'il aime sa cruelle
princesse encore et toujours.
Cordoue,
tes nuits sont des aurores
A
lire ses nombreux poèmes d'amour dédiés
à Wallâda, on est tenté de croire
que la passion d'Ibn Zeydoun n'est rien moins que l'expression
la plus noble du mythe de Tristan,cet amour-passion
légendaire que renouvelle sans cesse l'obstacle
qui rend l'être aimé encore plus cher,
la douleur étant le catalyseur et le reflet de
cette passion :
"L'amour ne peut mourir, même de ma blessure".
Dans son esprit même Cordoue, qui avait vu naître
leur amour, cette cité "sainte et dorée
où tout est danse et don" se confond avec
la figure de Wallâda :
"Ô belle Cordoue me sera-t-il donné
De retourner à toi ?
Que vienne le moment où je te reverrai
Tes nuits sont des aurores
Ta terre est un jardin
Ton sol imprégné d'ambre
Safrané, un tapis d'or".
Mais pradoxalement, cette idylle entre Ibn Zeydoun et
Wallâda, pèche par cette quête de
la souffrance. Elle n'atteint pas son aboutissement
logique, c'est-à-dire la douleur suprême,
l'ultime sacrifice. Dans son livre, Rabia Abdessemed,
malheureusement, n'a pas suffisamment souligné
la valeur symbolique de la mort du poète, encore
moins celle de Wallâda. Leur disparition ne témoigne
guère de cet ordre éternel, immuable qui
régit notre destinée. Elle ne symbolise
en rien cette correction habituelle et ces nobles sentiments
que sont l'amour et l'affection, qui illuminent la condition
humaine et qui, à défaut d'une justice
rétributive, illustrent l'aspect fondamental
et rassurant de l'humanité.
R.D.
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Rabia
Abdessemed, Wellâda, princesse andalouse, Editions
de l'Harmattan, 140 pages
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