«Transferts culturels» est une nouvelle
collection des Presses de l’Université d’Ottawa
accueillant des textes sur « la mobilité et les
mutations des différents courants culturels de
plus en plus interpellés par les processus de
mondialisation. »
Le
dernier ouvrage paru dans cette collection
s’intitule Problématiques identitaires et
discours de l’exil dans les littératures
francophones. Il réunit les contributions d’une
pléiade d’universitaires, dont, entre autres,
Charles Bonn, Christiane Chaulet-Achour, Lise
Gauvin, Martin Munro, Christa Jones et Anissa
Talahite-Moodley. Cette dernière, cheville
ouvrière, est professeur associée à l’Université
de Toronto.
Précisons tout d’abord que les contributions ne
se limitent pas à l’héritage colonial. Si les
transformations identitaires perçues chez les
écrivains «issus de l’émigration » et « l’exil
originel, ancestral instauré par la traite »,
dont parle Martin Munro (p.171), font partie des
tristes séquelles de l’héritage colonial, en
revanche, à l’instar de l’Iranienne Chahdortt
Djavann, de la Canadienne Nancy Huston ou du
Russe Andréï Makine, plus d’un auteur se situe
en dehors du contexte colonial.
Divergences et lieux communs
Précisément, dans la première partie intitulée
«L’exil, le pays et la langue», le choix de
Christiane Chaulet-Achour, dans sa contribution
«Exils productifs. Quatre parcours méridiens»
s’est posé sur l’analyse non pas de l’œuvre mais
de la trajectoire de Jamel Eddine Bencheikh,
Leïla Sebbar, Nancy Huston et Chahdortt Djavann:
quatre écrivains francophones de générations et
d’origines différentes, certes, mais « surtout
‘‘issus’’ d’histoires collectives spécifiques
qui impriment à leur exil une tonalité et une
contrainte variables. » (p.37)
À
travers le choix linguistique de ces quatre
écrivains, Christiane Chaulet-Achour cerne les
divergences mais aussi les lieux communs des
écritures. Le cas de Leïla Sebbar est frappant.
Ecrivaine de père algérien et de mère française,
émigrée en France depuis sa prime enfance, elle
a préféré ignorer la langue paternelle pour ne
pas tarir sa source principale d’inspiration :
l’enfance et l’adolescence passées en Algérie.
Il faut préciser que l’affectif, «l’œdipe
linguistique», la figure symbolique de la mère
et surtout celle du père, que ce dernier soit
absent, ambivalent ou libérateur, ont,
évidemment, un rôle majeur dans la formation de
l’enfant. C’est grâce à cet état de manque que
Leïla Sebbar, fille des deux rives, a su «
s’imposer, avec crédibilité, dans la langue
d’une exilée de l’arabe et de l’Algérie… en
France. » (p.45)
Par
contre, c’est l’absence de la mère qui a
profondément marqué Nancy Huston. D’origine
canadienne anglophone, l’auteure de Cantique des
plaines et Les Variations Goldberg n’a retrouvé
sa pleine maturité d’écrivaine que dans le
retour à la langue maternelle, la langue des
racines. Selon Nancy Huston, les écrivains
marqués par ce «déclin de l’identité» qu’est
l’exil se divisent en trois catégories, par
rapport à l’état de leur identité, laquelle peut
être polarisée, pulvérisée ou divisée. Parce
qu’elle se situe dans cette dernière catégorie,
l’exil est devenu pour elle tout simplement «
le thème principal, lancinant» de son existence.
(p.51)
L’exil
se réduirait-il, en fin de compte, à une quête
d’identité ? En effet, la deuxième partie,
intitulée «L’exil (post) colonial» souligne les
problèmes d’appartenance. Elle contient, entre
autres, un article lumineux intitulé «L’exil et
l’innocence dans le discours politique et
littéraire d’Haïti». Son auteur, Martin Munro, y
réfute l’affirmation de James Clifford
soulignant la disparition des cultures
d’origine: « Nous sommes tous des Caribéens
aujourd’hui dans nos archipels urbains.» (p.131)
Dans ce
dessein, il remonte à « l’exil originel,
ancestral instauré par la traite», cette «
particularité exilique» qu’Edouard Glissant
avait évoquée dans Le Discours Antillais :
«Il y a
différence entre le déplacement (par exil ou
dispersion) d’un peuple qui se continue ailleurs
et le transbord (la traite) d’une population
qui, ailleurs, ‘‘se change en autre chose’’, en
une nouvelle donnée du monde» (pp. 131-32)
Rupture historique
Martin Munro reste convaincu que cette rupture
historique qui « représente un élément
fondamental de l’être caribéen » n’est jamais
mentionnée ou identifiée, même si certains
auteurs, comme Aimé Césaire par exemple, s’y
réfèrent « en termes de deuil ou de pathos »
pour tenter de « mettre au jour le rapport entre
l’exil et la rhétorique de l’innocence.» (p.132)
C’est
là, affirme-t-il, une «tentative facile — voire
(auto) exoticisante — de s’identifier à l’Autre
tropical pour effacer ou normaliser l’expérience
caribéenne de l’exil.» (p.131)
Il est
vrai que la situation haïtienne est particulière
: « L’incapacité des Haïtiens de toutes classes
à passer du statut, de la condition et de la
mentalité d’exilé au statut, à la condition et à
la mentalité d’habitant ne doit pas être ignorée
». (p.147)
Consacrée à «l’exil au féminin», la troisième
partie inclut la contribution d’Evelyne Accad à
propos de quatre figures féminines libanaises :
Andrée Chedid, Venus Khoury-Ghata Ethel Adnan
et l’auteure elle-même. Le trait commun est la
situation conflictuelle née de la contestation
des normes traditionnelles dans un pays déchiré
par la guerre civile. Consciente des replis et
des résistances passives à opposer pour
survivre dans un contexte social hostile,
Evelyne Accad avoue :
« J’ai
choisi ces femmes parce qu’elles se sont
révoltées contre la société qui les oppresse,
parce que, au milieu du désastre, elles pensent
à la construction d’un avenir. Aucune d’elles ne
vit au Liban, et leur œuvre, dans une large
mesure, s’est inscrite à l’étranger. Elles ont
quitté le Liban pour des raisons différentes,
mais partagent une même relation à leur pays et
sont obsédées par le drame qu’il traverse, par
la guerre qui l’a déchiré pendant dix-sept ans.
» (p.215)
Entre identité et altérité
Parmi
les contributions classées dans la quatrième et
dernière partie, «L’exil existentiel», citons
volontiers celle de Ching Selao, «Deuils et
migrations identitaires dans les romans de Kim
Lefèvre et de Linda Lê.» En effet, le problème
de l’exil, central dans les œuvres de ces deux
Vietnamiennes, nous semble plus aisé à
appréhender grâce surtout à la lecture
comparative adoptée par l’auteur. En exil par
choix personnel, Kim Lefèvre ne porte pas le
même regard que Linda Lê sur ce problème. Cette
dernière a vécu l’exil « comme un arrachement
difficile, une douleur associée à l’abandon du
père », alors que pour Kim Lefèvre, par contre,
l’immigration a été salutaire. Ainsi qu’elle le
relate dans Retour à la saison des pluies, et
Métisse blanche, l’exil lui permit non seulement
de fuir un Vietnam qui tenait le métissage en
horreur, mais également de «s’enraciner dans la
patrie d’accueil» (p. 277)
Comme
l’illustre fort bien cette quatrième et dernière
partie de l’ouvrage, la projection
autobiographique produit souvent un effet
sécurisant dès lors que l’exil, ce va-et-vient
sans fin entre identité et altérité, devient
matière à littérature, qu’il se nourrit de
souvenirs longtemps enfouis, et qu’il se confond
tout naturellement avec la vie. Dans le monde de
la globalisation et de l’interpénétration, des
cultures transnationales et des identités
plurielles, comment ne pas alors s’interroger
avec Charles Bonn, qui a préfacé le livre: «
L’exil de la parole et l’exil identitaire ne
coïncideraient-ils pas?… L’émigration
serait-elle un indicible en littérature ? Ou
alors l’acte d’écrire ne serait-il pas…un autre
exil, un malentendu fécond, en ce qu’il serait
une condition même de l’innovation littéraire,
rive sauvage de la limite des pouvoirs du
langage perpétuellement transgressée par l’acte
créatif ?»
Sujet
de prédilection donc que ce problème de l’exil
et les discours identitaires qu’il implique tant
ses sources d’enrichissement mais aussi ses
dangers ne cessent de nous interpeller.
Par
Rafik DARRAGI
Problématiques identitaires et discours de
l’exil dans les littératures francophones, sous
la direction de Anissa Talahite-Moodley, Les
Presses de l’Université d’Ottawa, Ottawa, 2007,
366 pages.