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Livre

La Presse littéraire (24 Mars 2008)


Exil et identité dans les littératures francophones


                                             Un sujet de prédilection                                                      

 

«Transferts culturels» est une nouvelle collection des Presses de l’Université d’Ottawa accueillant des textes  sur « la mobilité et les mutations des différents courants culturels de plus en plus interpellés par les processus de mondialisation. » 
Le dernier ouvrage paru dans cette collection s’intitule Problématiques identitaires et discours de l’exil dans les littératures francophones. Il réunit les contributions d’une pléiade d’universitaires, dont, entre autres, Charles Bonn, Christiane Chaulet-Achour, Lise Gauvin, Martin Munro, Christa Jones et Anissa Talahite-Moodley. Cette dernière, cheville ouvrière, est professeur associée à l’Université de Toronto.

Précisons tout d’abord que les contributions  ne se limitent pas à l’héritage colonial. Si les transformations identitaires perçues chez les écrivains «issus de l’émigration » et « l’exil originel, ancestral instauré par la traite », dont parle Martin Munro (p.171), font partie des tristes séquelles de  l’héritage colonial, en revanche, à l’instar de  l’Iranienne Chahdortt Djavann, de la Canadienne Nancy Huston ou du Russe Andréï Makine, plus d’un  auteur se situe en dehors du contexte colonial. 

Divergences et lieux communs

Précisément, dans la première partie intitulée «L’exil, le pays et la langue», le choix de Christiane Chaulet-Achour, dans  sa contribution «Exils productifs. Quatre parcours méridiens» s’est posé sur l’analyse non pas de l’œuvre mais de la trajectoire de Jamel Eddine Bencheikh, Leïla Sebbar, Nancy Huston et Chahdortt Djavann: quatre écrivains francophones de générations et d’origines différentes, certes, mais «  surtout ‘‘issus’’ d’histoires collectives spécifiques qui impriment à leur exil une tonalité et une contrainte variables. » (p.37)

À travers le choix linguistique de ces quatre écrivains, Christiane Chaulet-Achour cerne les divergences mais aussi les lieux communs des écritures. Le cas de Leïla Sebbar est frappant. Ecrivaine de père algérien et de mère française, émigrée en France depuis sa prime enfance, elle a préféré ignorer la langue paternelle pour ne pas tarir sa source principale d’inspiration : l’enfance et l’adolescence passées en Algérie. Il faut préciser que l’affectif, «l’œdipe linguistique», la figure symbolique de la mère et surtout celle du père, que ce dernier soit absent, ambivalent ou libérateur, ont, évidemment, un rôle majeur dans la formation de l’enfant. C’est grâce à cet état de manque que Leïla Sebbar, fille des deux rives,   a su « s’imposer, avec crédibilité, dans la langue d’une exilée de l’arabe et de l’Algérie… en France. » (p.45)

Par contre, c’est  l’absence de la mère qui a profondément marqué Nancy Huston. D’origine canadienne anglophone, l’auteure de Cantique des plaines et Les Variations Goldberg n’a retrouvé sa pleine maturité d’écrivaine que dans le retour à  la langue maternelle, la langue des racines. Selon Nancy Huston, les écrivains marqués par ce «déclin de l’identité» qu’est  l’exil se divisent en trois catégories, par rapport à l’état de leur identité, laquelle peut être polarisée, pulvérisée ou divisée. Parce qu’elle se situe dans cette dernière catégorie, l’exil est devenu pour elle  tout simplement « le thème principal, lancinant» de son existence. (p.51)

L’exil se réduirait-il, en fin de compte, à une quête d’identité ? En effet, la deuxième partie, intitulée «L’exil (post) colonial» souligne les problèmes d’appartenance. Elle contient, entre autres, un article lumineux intitulé «L’exil et l’innocence dans le discours politique et littéraire d’Haïti». Son auteur, Martin Munro, y réfute l’affirmation de James Clifford soulignant la disparition des cultures d’origine: « Nous sommes tous des Caribéens aujourd’hui dans nos archipels urbains.» (p.131)

Dans ce dessein, il remonte à « l’exil originel, ancestral instauré par la traite», cette « particularité exilique» qu’Edouard Glissant avait évoquée dans Le Discours Antillais :

«Il y a différence entre le déplacement (par exil ou dispersion) d’un peuple qui se continue ailleurs et le transbord (la traite) d’une population qui, ailleurs, ‘‘se change en autre chose’’, en une nouvelle donnée du monde» (pp. 131-32) 
Rupture historique 
Martin Munro reste convaincu que cette rupture historique qui « représente un élément fondamental de l’être caribéen » n’est jamais mentionnée ou identifiée, même si certains auteurs, comme Aimé Césaire par exemple, s’y réfèrent « en termes de deuil ou de pathos » pour tenter de « mettre au jour le rapport entre l’exil et la rhétorique de l’innocence.» (p.132)

C’est là, affirme-t-il, une «tentative facile — voire (auto) exoticisante —  de s’identifier à l’Autre tropical pour effacer ou normaliser l’expérience caribéenne de l’exil.» (p.131)

Il est vrai que la situation haïtienne est particulière : « L’incapacité des Haïtiens de toutes classes à passer du statut, de la condition et de la mentalité d’exilé au statut, à la condition et à la mentalité d’habitant ne doit pas être ignorée ». (p.147)

Consacrée  à «l’exil au féminin», la troisième partie inclut la contribution d’Evelyne Accad à propos de quatre figures féminines libanaises : Andrée Chedid, Venus Khoury-Ghata  Ethel Adnan  et l’auteure elle-même. Le trait commun est la situation conflictuelle née de la contestation des normes traditionnelles dans un pays déchiré par la guerre civile. Consciente des replis et des résistances passives à opposer pour survivre  dans un contexte social hostile, Evelyne Accad avoue :

« J’ai choisi ces femmes parce qu’elles se sont révoltées contre la société qui les oppresse, parce que, au milieu du désastre, elles pensent à la construction d’un avenir. Aucune d’elles ne vit au Liban, et leur œuvre, dans une large mesure, s’est inscrite à l’étranger. Elles ont quitté le Liban pour des raisons différentes, mais partagent une même relation à leur pays et sont obsédées par le drame qu’il traverse, par la guerre qui l’a déchiré pendant dix-sept ans. » (p.215) 
Entre identité et altérité

Parmi les contributions classées dans la quatrième et dernière partie, «L’exil existentiel», citons volontiers celle de Ching Selao, «Deuils et migrations identitaires dans les romans de Kim Lefèvre et de Linda Lê.» En effet, le problème de l’exil, central dans les œuvres de ces deux Vietnamiennes, nous semble plus aisé à appréhender grâce surtout à la lecture comparative adoptée par l’auteur. En exil par choix personnel, Kim Lefèvre ne porte pas le même regard que Linda Lê sur ce problème. Cette dernière a vécu l’exil « comme un arrachement difficile, une douleur associée à l’abandon du père », alors que pour Kim Lefèvre, par contre,  l’immigration a été salutaire. Ainsi qu’elle le relate dans Retour à la saison des pluies, et Métisse blanche, l’exil lui permit non seulement de fuir un Vietnam qui tenait le métissage en horreur, mais également de «s’enraciner dans la patrie d’accueil»  (p. 277)

Comme l’illustre fort bien cette quatrième et dernière partie de l’ouvrage, la projection autobiographique produit souvent un effet sécurisant dès lors que l’exil,  ce va-et-vient sans fin entre identité et altérité, devient matière à littérature, qu’il se nourrit de souvenirs longtemps enfouis, et qu’il se confond tout naturellement avec la vie. Dans le monde de la globalisation et de l’interpénétration, des cultures transnationales et des identités plurielles, comment ne pas alors s’interroger avec Charles Bonn, qui a préfacé le livre: « L’exil de la parole et l’exil identitaire ne coïncideraient-ils pas?… L’émigration serait-elle un indicible en littérature ? Ou alors l’acte d’écrire ne serait-il pas…un autre exil, un malentendu fécond, en ce qu’il serait une condition même de l’innovation littéraire, rive sauvage de la limite des pouvoirs du langage perpétuellement transgressée par l’acte créatif ?»

Sujet de prédilection donc que ce problème de l’exil et les discours identitaires qu’il implique tant ses sources d’enrichissement mais aussi ses dangers ne cessent de nous interpeller.

Par Rafik DARRAGI
 

Problématiques identitaires et discours de l’exil dans les littératures francophones, sous la direction de Anissa Talahite-Moodley, Les Presses de l’Université d’Ottawa, Ottawa, 2007, 366 pages.

 

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