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Roman

La Presse littéraire (09 Juin 2008)

La nuit de l'étranger, de Habib Selmi
                                                   L’expérience exilique                                                               

 

Dans une critique intitulée «Abîmes oniriques», consacrée il y a cinq ans au roman de notre compatriote Habib Selmi,  Les amoureux de Beya ( La Presse du 14 avril 2003), nous avions écrit :

 "L’histoire paraît, d’emblée, insignifiante. D’apparence simple, elle ne relate  aucune intrigue, aucune crise, aucune catastrophe. Il n’y a ni chute ni grandeur. Bref, une histoire banale à l’extrême. L’ordre causal, l’enchaînement des événements, y est, par conséquent,  inexistant puisqu’il n’y a pas d’événements à proprement parler. Les personnages n’esquissent aucun geste  susceptible d’engendrer quoi que ce soit. Quand les quatre compères Bourni, Mahmoud, Tayyeb et Mekki ne sont pas allongés ou recroquevillés, comme “ une bande de gros hiboux”, à l’ombre de leur olivier, ils sont alors immanquablement en train de faire soit leurs ablutions soit leurs prières».Puis nous nous étions posé la question de savoir à quoi était dû  le succès fulgurant de ce livre. "La principale raison, avions-nous alors suggéré, est sans doute le  ‘‘poids de vérité humaine’’ perceptible dans ce roman".

Aujourd’hui encore nous pouvons avancer la même raison à propos du nouvel ouvrage de Habib Selmi  La Nuit de l’étranger. En effet, notre compatriote semble avoir trouvé le filon. Il persiste et signe. Voici comment débute ce nouveau travail paru à Beyrouth en 1999 sous le titre de Hufar dâfi’a et que les Editions Actes Sud viennent de publier dans une traduction d’Evelyne Larguèche et Françoise Neyrod :«Lente nuit.Le corps brisé, l’esprit atteint de mille coups, je n’ai comme réconfort que la cloche de l’église proche qui tinte, la poussière sous le lit, et ce vieux carnet d’adresses jeté là sur la table».Le décor est planté : la nuit, à Paris, dans une petite chambre vétuste, un jeune Tunisien, en proie à l’insomnie, feuillette un vieux carnet d’adresses et tombe sur trois noms : Adel Talibi, Hadj et Souad Gharsallah, trois noms qu’il aime «comme pour chercher refuge auprès d’eux en cette nuit, si lente…insinuante». (p.12).Mais en réalité, il y a quatre principaux personnages dans ce roman, car il faut ajouter le narrateur. Il est partie prenante, le chapitre IX lui étant entièrement consacré. Donc quatre  immigrés transformés par la magie de la plume en quatre personnages romanesques attachants, comme les quatre compères dans Les Amoureux de Beya, cités plus haut.Les principaux personnages de La Nuit de l’étranger sont tous des Tunisiens installés à Paris; ils ne sont pas, certes, originaires du même village. Adel vient de Tozeur, Souad de Majaz-el-Bab, et Hadj Hamouda de Haoureb, un village près d’Al-Alaa où habite la mère du narrateur. Souad ne connaît ni Adel ni Hadj Hamouda, mais qu’à cela ne tienne ! Chez eux aussi, le «poids de vérité humaine» est perceptible. En effet, aveux, souvenirs et vœux chimériques  surgissent peu à peu des abîmes oniriques.  Le narrateur, à cet égard, ne se situe pas en arrière des personnages, comme dans Les Amoureux de Beya, mais comme acteur et conteur  omniscient et omniprésent, il tisse avec patience les observations et les méditations sans discontinuer, mettant à nu les états d’âme et les ressorts du comportement humain. De sorte qu’au-delà de l’incessant va-et-vient entre  deux pays et deux civilisations, il s’agit bel et bien d’une galerie de tableaux distincts, ceux de quatre immigrés relatant à tour de rôle des expériences à vif, des souvenirs d’adolescence, des frustrations et autres secrets enfouis dans les sombres replis de leurs âmes.

La fatalité de l’exil

Natif de Kairouan, agrégé d’arabe, installé à Paris depuis 1983, Hédi Selmi demeure, comme nous l’avions précisé dans la critique citée plus haut, toujours conscient de la transcendance de sa culture, désireux qu’il est de rester en symbiose permanente avec sa communauté. Comme le prouvent les innombrables références à leur  mode de vie, et à leurs us et coutumes,  le nouveau roman de Habib Selmi est incontestablement un  témoignage poignant de cette spécificité culturelle qui rattache ces immigrés à leur pays. D’où, d’ailleurs, ce besoin de symbolisation courant en filigrane de bout en bout du roman. Ainsi, comme la vieille montre de Bourni dans Les Amoureux de Beya, pour bien marquer que rien, pour le narrateur, ne relève de l’urgence, que la fatalité de l’exil et du déracinement reste la référence suprême, le livre commence et se termine par un détail précis : le carnet d’adresses du narrateur balisant la voie du premier jusqu’au dernier chapitre: «Mon carnet n’est pas sur la table comme je le croyais mais dans le lit, il a glissé sous moi, il est ouvert à la page où Hamouda a inscrit son nom… » (p.187).Ainsi cette prise de conscience amère de Adel à propos du rêve de l’exil  qui avait habité son père : «Par la suite, quand je suis parti à mon tour, j’ai compris ce que signifiait véritablement l’exil, j’ai pensé qu’on n’émigrait pas pour partir vers un lieu mais pour fuir un lieu…» (p.146).Et si Habib Selmi s’étale longuement sur les nombreux produits de l’artisanat tunisien qui trônent dans la modeste chambre de ce jeune homme taraudé par ce problème de l’exil, c’est bien à cause de cette charge nostalgique qu’ils symbolisent si fortement et qui finira par prévaloir contre l’obstination du jeune homme, puisque, contrairement aux trois autres personnages, Adel finira par retourner au pays natal.Les similitudes avec Les amoureux de Beya s’arrêtent  là, car, au niveau de la peinture des personnages, la différence réside surtout dans l’ambivalence des personnages : oui, Souad, l’enfant de Majaz-el-Bab, comme elle disait, qui n’avait vu la mer pour la première fois qu’à l’âge de treize ans lors d’une sortie scolaire à Bizerte, aimait ces bestioles à cornes et à pattes et aux formes bizarres qu’on appelle dans les restaurants fruits de mer». (p.64).Ou encore : «Oui, Adel, enfant de Tozeur, Adel le croyant qui demandait pardon à Dieu d’avoir trop abusé du plaisir de la parole et qui remerciait Dieu avant de commencer à manger, Adel qui connaissait les dates des fêtes religieuses, était capable de déterminer ce qui caractérisait un vin comme un saint-émilion et un plat comme le canard à l’orange» ( pp.92-93).Quant à Hadj Hamouda,  il se distingue surtout par l’indicible nostalgie du pays natal, et cet incessant questionnement sur la pertinence d’un éventuel retour, cette angoisse lancinante de remuer des souvenirs, de ne plus retrouver certains repères.Bien qu’il soit pour le romancier un sujet de prédilection, le problème de l’émigration en général est avant tout une marginalité sociologique importante. Certes, Habib Selmi n’est pas un sociologue. De l’exil, il n’explore dans son livre ni les dangers ni les sources d’enrichissement. Mais l’expérience explique est là. Habib Selmi sait de quoi il parle. Et comme, en outre, l’exil n’est pas indicible en littérature, au lecteur donc de deviner, à travers ces trajectoires de vie spécifiques, cette ambivalence des personnages et ces arrêts sur images, les signes de l’intégration ou, au contraire, de l’acculturation.

 

Par Rafik DARRAGI

 

La Nuit de l’étranger, de Habib Selmi, Editions Sindbad/Actes Sud, 192 pages.

 

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