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Critique littéraire :
La Presse littéraire ( lundi 25 décembre
06)
Fantasmes
Itinéraire
d’un jeune homme dont la principale vertu est
l’obstination
Dans un article à propos du regretté Naguib
Mahfoudh, intitulé «Le précurseur
d’une morale sociale moderne», paru dans
La Presse du 5 septembre dernier, Adel Latrech écrivait
:
«Dans
une œuvre où il s’est notamment distingué
par l’application d’une sévère
rigueur scientifique à la description des faits
humains et sociaux, Naguib Mahfoudh a accordé
une importance capitale aux déterminations politiques
et matérielles des passions humaines».
Cette réflexion s’applique on ne peut mieux
au roman de Naguib Mahfoudh, Son Excellence (Hadhrat
al mouhtaram).
Rien, en effet, ne disposait le jeune Othmân Bayyoumi
à devenir un jour directeur de l’Administration
centrale; rien, sinon cette extraordinaire «détermination
politique et matérielle», cette ambition,
ce feu sacré qui l’habitait depuis l’enfance.
Son père était cocher et sa mère,
tour à tour, coiffeuse, marieuse, lingère,
«morte sous le harnais» (p.15). Sans l’intervention
inespérée du maître de l’école
coranique, Othmân serait peut-être devenu
cocher. C’était le souhait du père
mais le jeune homme, «conscient de ses ambitions
et de ses rêves sacrés», «ressentait
une confiance illimitée en lui-même tout
en s’en remettant à Dieu comme ultime recours»
(p.17).
Dès lors, sa voie est tracée, car la seule
vertu que l’on puisse reconnaître à
ce personnage hors du commun, c’est bien l’obstination.
Dès sa première prise de fonction en tant
que simple préposé aux archives, il s’est
assigné une conduite tout à fait exemplaire,
se fixant, avec une ferme résolution, huit principes
«pour l’exercice de la fonction et pour
la vie»; huit principes qui, étrangement,
rappellent les huit échelons qu’il est
appelé à gravir pour atteindre le sommet
de la béatitude, c’est-à-dire de
l’administration centrale :
«1. Accomplir mon devoir avec application et honnêteté.
2. Etudier le mémorandum financier comme s’il
s’agissait d’un livre sacré.
3. Progresser dans les études en vue d’obtenir
le diplôme supérieur en m’inscrivant
comme étudiant libre.
4. Maîtriser les langues anglaise et française,
en plus de l’arabe.
5. Acquérir une culture générale
ainsi que toute culture utile au fonctionnaire.
6. Afficher discrètement ma foi, ma conduite
et mon assiduité au travail.
7. Gagner la confiance et l’amitié de mes
supérieurs.
8. Profiter des bonnes occasions tout en préservant
ma dignité : par exemple, offrir mes services
à une personne de qualité, nouer une amitié
utile, conclure un mariage réussi qui m’ouvrirait
la voie de la promotion» (p.17).
Le
poids de la conscience
Huit
points de repère clairs, bien visibles, nécessaires
à cette longue entreprise. Othmân Bayyoumi
n’éprouve aucun doute à ce sujet.
Ce nirvâna, cet état de grâce, c’est-à-dire
la plus haute charge administrative, vaut bien tous
les sacrifices. Armé donc de ces principes, il
commence son ascension.
Mais qu’on ne s’y trompe pas. Othmân
Bayyoumi n’est pas un de ces «vrais loups»,
pleins d’ambition comme ceux qui peuplent le roman
moderne, féroces, sans aucun sens de la morale,
qui écument le pays et qui érigent la
compromission et la corruption en vertus cardinales;
bref, un nouveau Tombéza surgi des bas-fonds
du Caire. Il ne commet pas le mal sciemment, le mal
pour le mal. Non. Othmân Bayyoumi est, au contraire,
d’une douceur et d’une politesse extrêmes,
habité par l’angoisse pour le lendemain
et les soucis, pliant sous le poids de la conscience,
des remords et de la solitude.
Les jours, comme les années, défilent
bien sûr, avec leurs lots de joies et de chagrins.
Tel un soufi aspirant à la béatitude suprême,
le jeune homme poursuit son itinéraire obstinément,
franchissant un à un les obstacles. Mais peu
à peu, l’ascension devient de plus en plus
dure, les sacrifices de plus en plus douloureux et les
déceptions de plus en plus pénibles, et
dans leur sillage, la lassitude et le découragement
: «Le nouveau directeur avait quarante ans. Un
jeune ! Si les choses prenaient leurs cours normal,
il (entendez Othmân Bayyoumi) serait mis à
la retraite en tant que sous-directeur… le rêve
de sa vie était anéanti, il lui était
inaccessible désormais. Le passé est mort
sans avoir engendré qu’un immense leurre»
(p.131).
Un
antihéros
Et
c’est là, précisément, tout
l’art de la narration chez Naguib Mahfoudh. La
carapace de son personnage peu à peu se lézarde,
révélant en fin de compte non pas un héros
stoïque, fidèle jusqu’au bout à
sa profession de foi, mais un antihéros dénué
de tout sentiment altruiste, incapable de reconnaître
distinctement le Bien du Mal. L’amour, en particulier,
tient peu de place, le cœur de ce personnage ayant
été programmé comme un robot dès
le départ.
Mélange de Kierkegaard et d’Ibn Arabi,
pétri de contradictions, consciencieux, solitaire,
personnage à la fois passif et actif, un «abd»,
sujet au «wahm» ou fantasme, tel que le
décrit Ibn Arabi, Othmân Bayyoumi semble
bannir toute distinction entre le spirituel et le temporel.
Pourtant, en dépit de sa complexité et
des paradoxes qu’elle sous-tend, cette notion
de «abd» chez Ibn Arabi refléterait
bien ce personnage, ne serait-ce qu’à cause
de ce «tajarrod», ce détachement
vis-à-vis des biens matériels, affiché
au début de sa carrière. Mais l’homme
reste homme. Soumis aux us et coutumes de sa société,
Othmân Bayyoumi a finalement appris à se
montrer hypocrite, à se méfier de son
entourage et à redouter les manigances de ses
collègues. Comment dès lors ne pas revendiquer
sa part de vie en ce monde ?
«La vie est sage de nous tromper, car si elle
nous disait dès le début ce qu’elle
nous réserve, nous refuserions de naître».
Qui ne se rappelle ces mots de Naguib Mahfoudh ? Venant
d’un écrivain connu pour être l’un
des romanciers les plus prolifiques et les plus mordants
du monde arabe, Son Excellence n’a pas de quoi
surprendre tant par sa forme et sa concision que par
le message qu’il est censé transmettre.
Arrivé, enfin, au terme d’une trajectoire
qu’il avait lui-même tracée dès
le départ, Othmân Bayyoumi sera-t-il satisfait
de lui-même ? Arrivera-t-il à atteindre
l’honorabilité, les honneurs ? On devine
la réponse.
R.D.
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Son
Excellence, Ed. Sindbad/ Actes Sud.
Des mots d’aujourd’hui dans ceux d’autrefois
Modernité et spiritualité : Rupture ou
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Magazine littéraire, n°458, nov. 2006 : La
quête de l’impossible
Lire, n°350, novembre 2006 — «Ce que
Freud a vraiment dit» : Toujours d’actualité
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