Trois poètes ont longuement chanté la Tunisie mercredi dernier à Paris.
Dans le cadre des Mercredis Culturels, Bernard Plin, Abdelhak Chraiet et Vital Heurtebize ont déclamé quelques beaux poèmes que notre pays leur a inspirés.
Auparavant, dans son allocution de bienvenue, M.Raouf Najar, notre ambassadeur à Paris, a donné le ton par cette envolée lyrique :
«Remercions, Mesdames et Messieurs, nos trois invités d’honneur, qui nous procurent l’ineffable bonheur d’être enchantés par des vers qui nous font vibrer, qui nous traversent, qui nous transpercent par moments, accompagnés du son indolent, mélancolique du naï, instrument qui va si bien avec la nostalgie.
La poésie, dit-on, donne au verbe de nouvelles saisons et de nouveaux territoires ; c’est une délivrance permanente, pour les mots, par les mots, et des mots, non sans souffrance, non sans déchirure, purgatoire probablement nécessaire, purgatoire incandescent, prélude à l’infinie harmonie de l’âme apaisée par le temps suspendu, celui de la naissance de l’aurore réveillant le monde par une touche de lumière»
Après avoir exprimé sa «gratitude» et son «émotion» de se retrouver en cette «belle ambassade, dans les lumières croisées de la Tunisie et de la poésie», Bernard Plin, lauréat de l’Académie française, Prix Tunisie-France, a ajouté : «C’est pour moi un geste d’amitié envers la Tunisie, envers les Tunisiens, envers ses valeurs combien vitales de paix, de dialogue entre les civilisations et les religions, je vous propose donc de faire quelques brèves escales au pays d’Elissa par la poésie…»
Parmi ces escales, nous retrouvons Carthage, Sidi Bou Saïd, Bizerte et son vieux port et Tunis, où Bernard Plin disait :
Tunis
Fruits gonflés dans le souvenir
D’un clair matin près de la mer
Fruits d’ardeur et de joie première
D’un pêcheur trouvé mort de rire.
Où êtes-vous regards trop noirs
Mangeurs de présences et de brumes?
Le nuage passe et tôt vous hume
Comme la nuit mange le soir.
La révérence des grands palmiers,
La chair douce des vieilles pierres,
Tunis dans les jasmins en nage
Et l’amour bleu des éphémères
Te souviens-tu des soirs la Blanche ?
Et puis ce cri du cœur, ce témoignage d’amour pour notre pays :
Tunisie
Pourquoi tant vous aimer
Ô Tunisie
Comme rouges marées
Des incendies ?
Par ces troubles jasmins
Près de la mer
Passagers clandestins,
Ciel ou enfer ?
Et ces mille splendeurs
Souvent secrètes
Qui meurent aux aurores
Après la fête.
Combien brève est la vie,
Longue la peine,
Fidèle Tunisie
Ma souveraine.
C’est ensuite au poète et journaliste tunisien, Abdelhak Chraîet, de déclamer ses œuvres. Dans une langue arabe classique châtiée, qui flatte autant l’oreille que l’esprit, avec force et émotion, notre poète fit longtemps résonner la fibre patriotique. Le titre du premier poème, «Biladi», est significatif :
C’est pour toi que le cœur bat, que l’âme flotte et que la joie déborde.
Mon pays, Tunisie, amour infini,
Mon pays, printemps, été, jardins d’Eden, d’abondance et de parfums…
Natif de Tozeur, le poète, on le devine, n’a pas manqué de chanter sa ville natale:
J’ai aimé Tozeur et ses jardins verdoyants
J’ai aimé Tozeur de près et de loin.
Je l’ai aimée, cette ville, que jamais, sans les difficultés de la vie, je n’aurais quittée…
Valeurs universelles
Auteur d’une trentaine de recueils de poèmes aux Editions de la Nouvelle Pléiade, le troisième invité, Vital Heurtebize, est un poète aux multiples responsabilités. Il préside, en effet, aux destinées à la fois de la Société des poètes français, de l’association des poètes sans frontières et de la revue littéraire L’étrave. Quatre fois lauréat de l’Académie française et lauréat de la Maison de poésie, il a remporté de nombreux grands prix, dont le Prix de la Société des gens de lettres, Prix de la Fondation de l’Académie française, pour son recueil A Fleur de Ciel (196), le Prix François-Coppée de l’Académie française pour La Cité de Verre (1963), le Prix triennal Paul-Verlaine de l’Académie française pour Le Seuil Irréversible (1966) et, plus récemment, le Grand Prix Alice-Zussmann de la Société des auteurs de Bourgogne pour Le Temps Ultime (1998).
Vital Heurtebize, souffrant d’une extinction de voix, c’est Claire Dutrey qui s’est chargée de déclamer ses poèmes. Le premier, à l’amplitude hugolienne, s’intitule : A l’appel du poète Abou el Kacem Chebbi (en contemplant le tableau de Beya Belarbi).
Le peuple réveillé par la voix du poète
s’avançait, à pas lents, venu de toutes parts…
Il s’avançait, sorti de l’ombre désuète,
s’arrachant à ses fers, renversant les remparts
pour gagner la lumière !… il marchait, peuple immense,
hommes, femmes, enfants se tenant par la main,
peuple debout…peuple affranchi…peuple qui pense
à l’appel de celui qui montre le chemin:
le poète !… Lui seul, par la force du verbe,
avait su ranimer la fierté dans les cœurs
et déjà, l’étranger perdait de sa superbe,
n’affichait plus cette arrogance des vainqueurs.
Car il savait : la souffrance longtemps muette,
comme un raz-de-marée allait fondre sur lui,
et qu’il n’aurait fallu que l’appel d’un poète
pour que l’esclave d’hier soit son maître aujourd’hui.
Et le peuple toujours s’avançait ! … La lumière
était là, qui brillait, intense sous ses yeux…
Bientôt il s’en saisit, il en fait sa bannière !
Et puis la peur !… la soldatesque ouvre le feu !
La bannière est tombée…un enfant la ramasse…
elle flotte à nouveau, ses plis baignés de sang…
et le poète dit : «C’est le drapeau qui passe !»
l’étendard blanc et rouge et frappé du Croissant…
«La poésie qui se bat est…empreinte de tendresse, d’amour et de fraternité, valeurs universelles qui rapprochent les hommes et les mobilisent contre le mal. Portant sur mes lèvres, comme un blasphème récalcitrant, l’implacable verbe aimer». Ainsi parlait Tahar Djaout. A l’heure où, la mondialisation aidant, les appels à la croisade deviennent de plus en plus incessants, où l’individu a de plus en plus tendance à se retrancher sur lui-même et à rejeter le dialogue, ce fut un baume que d’entendre, ce soir là, en ce lieu emblématique qu’est l’ambassade, nos trois poètes chanter l’amour et la fraternité.