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Critique littéraire :

La Presse littéraire
(10 Décembre 2007)

L’histoire de la littérature arabe moderne (1800-1945)

La Grande aventure du passé  

Après Ors et saisons, une anthologie de la poésie arabe classique (cf. La Presse du 30 avril 2007) puis Le Roman arabe (1834-2004) de Khadim Jihad Hassen (cf. La Presse du 12 novembre 07), voilà que les Editions Sindbad/Actes Sud publient aujourd’hui le premier volet d’un ouvrage tant attendu, l’Histoire de la littérature arabe moderne (1800-1945). C’est un travail collectif d’une quinzaine de spécialistes qui vient combler  une grande lacune. En effet, il n’y a actuellement que deux références : la célèbre Cambridge History of Arabic Literature, dont le dernier volume consacré à la littérature arabe moderne date de 1992, et un ouvrage d’initiation paru en 2003, A la découverte de la littérature arabe du VIe siècle à nos jours.  Ce premier volet concerne la période 1800-1945; il se divise en deux grandes parties (XIXe siècle et première moitié du XXe siècle), le chapitre VII, consacré au développement de la langue arabe, faisant fonction de charnière. Comme l’indique le titre : «Réactivation et Innovation», la première partie  est consacrée principalement à la Renaissance arabe au XIXe siècle, ses étapes et ses médiateurs. La deuxième partie, intitulée «Refondation et évolution», traite du développement de tous les genres littéraires, la nouvelle, le roman, la poésie, le théâtre, les genres narratifs traditionnels, la poésie dialectale, la chanson, ainsi que  la critique littéraire. Une riche bibliographie en français et en arabe ainsi que deux index confèrent à ce livre son statut d’ouvrage scientifique, malgré l’introduction quelque peu intempestive des «icônes» supposées permettre aux lecteurs «de prendre connaissance de la biographie des auteurs les plus prestigieux» (p.12).Pour «relativiser» l’influence de la campagne d’Egypte de Napoléon, les auteurs ont jugé utile de consacrer le chapitre I à la description de la situation sociale et politique qui prévalait au XVIIIe siècle au Proche-Orient. C’est là une mesure éminemment utile pour corriger les ignorances, les simplifications outrancières et les mutilations. D’ailleurs, en cette période de globalisation et de migration généralisée, l’européocentrisme qui avait longtemps prévalu dans la vision de la littérature arabe a perdu du terrain. Les frontières culturelles s’ouvrent de plus en plus à cette riche culture. A vrai dire, ce respect des cultures sous-tend toutes les contributions. Ainsi, bien que la Nahda selon Yves Gonzales-Quijano «marque indéniablement l’entrée dans une époque fondamentalement différente de ce qui a précédé», elle ne signifie pas pour autant que «l’œuvre de la Renaissance arabe soit l’équivalent d’une ‘‘tabula rasa’’, pas plus qu’elle ne serait la simple transposition, par les acteurs locaux, du modèle venu d’ailleurs. Au contraire, comprendre la radicale nouveauté de la Renaissance arabe exige aussi, paradoxalement, de percevoir les multiples filières qui ont permis à l’innovation de surgir du monde de la tradition» (p.104 ).

Rapports conflictuels

En réalité, ce phénomène, cette prise de conscience n’implique aucun paradoxe, car les rapports entre modernité et tradition restent ambigus, voire conflictuels, car qui dicte la norme? Qui décide de ce qui est moderne et de ce qui est traditionnel ? N’est-ce pas celui-là même qui détient le pouvoir, en d’autres termes les puissances dominantes du moment?
Si, aujourd’hui, pour expliquer par exemple l’apparition du théâtre dans le monde arabe on ne parle plus de  tabula rasa ou de transposition mais de divergence d’évolution, c’est parce qu’il existe désormais une pensée libératrice qui se fonde sur une épistémé différente. En effet, les manifestations théâtrales ont toujours existé dans les pays arabes car que sont donc la pantomime du karagouz, le jeu des marionnettes du khayel all dhal, les maquamâts, le zajal et les halaqua maghrébines avec leurs aissaoua, gnaoua et autres charmeurs de serpents ? Que représentent ces conteurs comme le hakawati syrien, le goual algérien, le lazzam tunisien, le maddah ou le immediazen marocains? Et la traditionnelle ta’zieh ne rappelle-t-elle pas, par ses origines religieuses, les mystères et les miracles du Moyen Âge? A cette pensée libératrice qui court en filigrane dans tout l’ouvrage, à ce respect de la culture qui en émane, s’ajoute un légitime souci de lisibilité. Bien qu’elles ne soient pas toujours disposées selon un ordre chronologique, les diverses contributions de cet ouvrage ne se recoupent pas. Qu’elles portent sur un thème précis sociologique, historique ou littéraire,  toutes contribuent d’une manière claire et concise à rendre compte de cette surprenante métamorphose, de cette nouvelle configuration générique qui a caractérisé la littérature arabe dans l’entre-deux-guerres. Histoire de la littérature arabe moderne est un ouvrage conçu à partir de nouveaux paradigmes; il offre à ce titre «une idée plus exacte du monde arabe, partie prenante de la grande aventure de la modernité»  (4e de couverture). A quand le second volet ?

 

Rafik DARRAGI

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Histoire de la littérature arabe moderne,1800-1945 , tome I, sous la direction de Boutros Hallaq et Heidi Toelle, Sindbad/Actes Sud, 784 pages.

 

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