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Critique littéraire :

La Presse - Lundi 23 Février 2004

Littérature

Cinquantième anniversaire de la parution
de La statue de sel

Hommage à Albert Memmi

Par Rafik DARRAGI

Après l’hommage rendu le 15 décembre dernier à Fawzia Zouari, lauréate du Prix des cinq continents de la francophonie, en voilà aujourd’hui un autre, bien plus symbolique, cette fois, que la Tunisie, fidèle à sa politique en faveur de la culture, a bien voulu rendre à un de ses fils, le grand écrivain d’expression française, Albert Memmi.

Prenant judicieusement prétexte du cinquantième anniversaire de la parution du livre La Statue de sel, l’ambassadeur de Tunisie à Paris, M. Moncer Rouissi, a offert le mercredi 28 janvier une réception à laquelle furent conviés plusieurs hommes et femmes de lettres ainsi que des personnalités du monde diplomatique. C’est ainsi que nous avons remarqué la présence de MM. Yves Aubin de La Messuzière, l’actuel ambassadeur de France en Tunisie, de passage à Paris, l’amiral Jacques Lanxade et Daniel Contenay, anciens ambassadeurs de France en Tunisie, et Georges Fenech, député, vice-président du Groupe d’amitié France-Tunisie à l’Assemblée nationale.

Dans son allocution de bienvenue, M. Moncer Rouissi a salué en la personne d’Albert Memmi l’homme dont la Tunisie peut s’enorgueillir : «Il serait, dit-il, prétentieux de ma part de retracer l’œuvre et le parcours intellectuel de l’homme que nous honorons aujourd’hui ». Tant il est vrai que tout au long de sa vie, cet illustre écrivain a porté bien haut les couleurs de son pays natal.

Prenant à son tour la parole, le Pr Samir Marzouki, ancien directeur de l’Ecole normale supérieure de Tunis et spécialiste de l’œuvre d’Albert Memmi, a rendu un vibrant hommage au «plus grand écrivain tunisien... dont nous avons le droit d’être fiers. La Tunisie, dit-il, est au cœur » de toute l’œuvre de cet écrivain. Et S.Marzouki d’insister : « Non seulement La Statue de sel, mais l’ensemble des romans d’Albert Memmi est nourri de la Tunisie ». Il s’agit là d’une évidence, précise-t-il, «mais c’est une évidence que le grand public ne connaît pas toujours. Il est important donc que tout le monde le sache. C’est pourquoi je suis fier aujourd’hui de participer à l’ambassade de Tunisie à cet hommage, à cette reconnaissance d’un écrivain, la reconnaissance d’une grande œuvre.»

Emu, mais le maintien ferme et le verbe assuré malgré ses quatre vingts ans, Albert Memmi entra d’emblée dans le vif du sujet. Il est, dit-il, arrivé à « un âge où l’on a besoin de se définir, de faire un bilan. Quand j’étais arrivé à Paris, je ne connaissais personne, mais vraiment personne, avec trois francs en poche et deux pièces de cinq francs tunisiens en argent que mon père m’a données et qu’on m’a volées à la gare de Saint-Charles à mon arrivée. Il faut dire que nous dormions directement à la gare par terre, et quelqu’un m’avait dépouillé pendant la nuit. Donc, en arrivant je n’avais rien, ni argent, ni amis. ... Il fallait donc faire autrement; je l’ai fait, et c’est à ce moment-là que j’ai découvert que j’avais trois dimensions, au fond indéracinables — que finalement la maladie va confirmer — que j’étais tunisien, juif et français. Et ça je voudrais bien que vous le sachiez, que ce n’est pas de la métaphore ou de la démagogie. Réellement, je suis fabriqué comme ça, c’est-à-dire quand je me retourne, j’aperçois la Tunisie, les minarets... Et quand je vois le destin des juifs dans le monde... je ne peux pas m’empêcher de me demander qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Je suis devenu avec le temps un universitaire français, un écrivain français, d’expression française et j’avoue qu’en un sens, en même temps, ça était dur, difficile, mais j’ai appris le métier. Je suis devenu un écrivain français. De tout cela, il en est sorti une méthode: c’est que chaque fois, et je l’ai enseigné à mes étudiants à Nanterre, chaque fois où il y a un problème ou une difficulté, je dis : retournez au réel, demandez-vous comment les gens vivent, comment ils sentent, comment ils souffrent...Le reste est intéressant, mais c’est de la rhétorique. A partir de cela vous pouvez éventuellement faire une œuvre.»

Il se rappelle, à cet égard, le conseil d’Albert Camus, « un juif venu d’Algérie, qui avait réussi»: «Mettez-vous à votre table de travail à la même heure, ça vient, ça ne vient pas, le reste ne dépend pas de vous. »

Et Albert Memmi de marteler ses mots : «Il y eut l’œuvre, ensuite une philosophie : Il faut d’abord considérer l’homme; je parle du concret. Il faut le défendre en toute occasion. Pas un seul homme, pas seulement le Tunisien ou le juif, ou l’ami ou le frère français, mais tous les hommes autant que faire se peut, il faut être universaliste. »

Et l’éminent homme de lettres de conclure : «Je suis comme Voltaire, un rationaliste, je suis contre les préjugés, contre les irrationnels, contre les facilités de la démagogie, il faut essayer de suivre la raison. »

Le mot de la fin fut dit par M.Maurice Druon, secrétaire perpétuel honoraire de l’Académie française : «La Tunisie est un pays arabe, et voilà, cet homme, Albert Memmi, aimé de la Tunisie. Cela prouve bien que la Tunisie est un pays de tolérance, de compréhension et je dois dire, que selon les lectures du Coran, il y en a une où le comportement que l’on doit avoir n’est pas celui que l’on entend tous les jours dans certaines vociférations. La Tunisie offre un modèle d’humanisme, précisément, un humanisme au milieu la Méditerranée, au milieu du monde, et c’est pour ça qu’on aime la Tunisie et c’est pour ça que la Tunisie est en train, en ce moment, de prendre un essor, cet essor parce qu’elle donne un exemple.»

Puis s’adressant à MM. Moncer Rouissi et Albert Memmi : «Alors je remercie l’ancien ministre de la culture, devenu à présent l’ambassadeur de son pays à Paris, et je vais vous dire, quand je vous vois, quand je vous vois là tous les deux, c’est Carthage, c’est El Jem, c’est Tozeur et Nefta que je vois.»

R.D.

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