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Critique littéraire :

La Presse de Tunisie
(14 Janvier 2008)


 

 

   Transgression    

Qu’est-ce qu’un bon livre ou un mauvais livre ?

Qu’est-ce qu’un bon livre ou un mauvais livre ? Comment décider si un livre est bon ou mauvais ? A lire, donc à vivre ? La réponse, si elle existe, découle de sentiments subjectifs dépendant des besoins ou de l’état d’âme de chacun, de son milieu et de ces facteurs inconnus qui sont aptes à influencer un choix humain. Autant dire un processus très compliqué et peu fiable.
Pour preuve le cas du roman du Libanais Mohamed Abi Samra, L’Homme que je fus, qui vient d’être traduit de l’arabe  par Franck Mermier et publié par les Editions Actes Sud/Sindbad. Paru à Beyrouth en 1995 sous le titre Al-Rajul al-sâbiq, il est le premier ouvrage traduit en français de ce romancier, critique littéraire et journaliste, originaire du Sud-Liban, aujourd’hui établi à Beyrouth.
Le roman traite des problèmes quotidiens d’une âme mise à nu, une sorte de confession intime susceptible de détourner l’esprit du lecteur de ses difficultés personnelles et de l’aider ainsi à mieux les supporter par la suite. Selon les normes communément admises que nous venons de citer, il serait donc un bon roman, un ouvrage offrant une image de la vie courante, qui ne livre pas une fausse idée de l’homme en faisant intervenir la fatalité à tout bout de champ.
Voici comment débute le récit de Mohamed Abi Samra : «Au cours de ma dernière visite au Liban alors que je résidais en France depuis dix-sept ans, je découvris combien je ressemblais toujours, par mon caractère, mes gestes, mon accent et mes vêtements, à mes amis d’enfance du quartier de Sélim Massad.»
Un constat catégorique et douloureux, me diriez-vous, à juste titre. Il s’agit effectivement d’un thème qui a souvent taraudé les esprits. On se souvient du dilemme du chantre de l’Afrique, Léopold Sédar Senghor, qui disait :«Ma vie intérieure a été, très tôt, écartelée entre l’appel des Ancêtres et l’appel de l’Europe…Ces conflits s’expriment souvent dans mes poèmes. Ils en sont le nœud.»
C’est qu’il s’agit du problème de l’acculturation. Peut-on s’approprier une autre culture sans couper le lien ombilical qui vous lie à vos origines ? Dix-sept ans passés à l’étranger n’ont en rien changé au comportement, à la vie de ce Libanais. Les retrouvailles avec cette terre première qu’est le Liban  n’ont rien résolu sinon à conforter davantage le personnage dans ses convictions. 
A-t-il finalement rompu les amarres ? Coupé le lien ombilical qui le retenait au Liban ? Nous ne le dirons pas, évidemment, bien que le titre de l’œuvre soit très explicite. Tout ce que l’on peut dire c’est que le narrateur se révèle un introverti, solitaire, souffrant d’un sentiment de laideur et de son aspect chétif, constamment à la recherche d’une affection maternelle, un amour qu’aucune femme n’a su, apparemment, lui accorder. 

«Faut-il qu’il m’en souvienne ?»

Apparemment, car, jusqu’à nouvel ordre, l’amour se mérite. Et le narrateur ne semble pas l’avoir compris. Si la douleur des premiers jours de l’exil a bel et bien réveillé en lui une prise de conscience : «Toutes les larmes de mon corps que je n’avais pas pu verser lorsque je retournais dans mon quartier après le collège et, par la suite, après l’école normale d’instituteurs, coulaient d’un coup chaque fois que je flânais, seul, dans les rues de Lyon au cours des trois premiers mois de mon arrivée dans cette ville.» (p.54)
en revanche, le pessimisme et la sécheresse du cœur dont il fait preuve restent quelque peu incompréhensibles. Certes, pris dans leur globalité, et grâce aussi à leur pluralité, ces souvenirs d’enfance, qui constituent la trame du livre, reflètent à leur façon la condition humaine. Ils en disent long sur cette pathétique quête du bonheur et cette résistance au malheur du personnage, sa lutte contre le désespoir et ces brèches de la mémoire qui ne cessent de l’assaillir : «Ma vie est presque toute entière contenue dans ce désir avide de détruire en moi ce qui provenait du quartier de Sélim Massad.» (p.46)
 Néanmoins, la vision reste tronquée, car comment comprendre, par exemple, l’ampleur de l’animosité de l’auteur vis-à-vis de sa mère :  «Je ne me rappelle pas l’avoir jamais entendue nous gratifier d’une seule parole douce et intime, mes frères, mon père ou moi.» ? (p.14)
Les détails frappants, voire choquants, abondent dans cet ouvrage comme si le narrateur voulait coûte que coûte justifier cette insensibilité poussée à l’extrême vis-à-vis de tous ses proches y compris sa femme et ses propres enfants. Il faut reconnaître cependant que le problème moral ne se détache pas d’une façon nette et précise. L’auteur se garde de conférer à chaque action de son personnage l’affirmation de sa moralité intrinsèque ; il ne généralise pas non plus sur la nature de l’homme. C’est au lecteur, seul juge, d’intervenir et de juger par lui-même la transgression — si transgression il y a —  des normes de l’univers romanesque arabe. Il en tirera peut-être satisfaction, plaisir et profit.

 

Rafik DARRAGI

 

 L’Homme que je fus, de Mohamed Abi Samra, traduit de l’arabe (Liban) par Franck Mermier, Actes Sud/Sindbad, 126 pages.

 

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