Pour preuve le cas du roman du Libanais
Mohamed Abi Samra, L’Homme que je fus, qui
vient d’être traduit de l’arabe par Franck
Mermier et publié par les Editions Actes
Sud/Sindbad. Paru à Beyrouth en 1995 sous le
titre Al-Rajul al-sâbiq, il est le premier
ouvrage traduit en français de ce romancier,
critique littéraire et journaliste,
originaire du Sud-Liban, aujourd’hui établi
à Beyrouth.
Le roman traite des problèmes quotidiens
d’une âme mise à nu, une sorte de confession
intime susceptible de détourner l’esprit du
lecteur de ses difficultés personnelles et
de l’aider ainsi à mieux les supporter par
la suite. Selon les normes communément
admises que nous venons de citer, il serait
donc un bon roman, un ouvrage offrant une
image de la vie courante, qui ne livre pas
une fausse idée de l’homme en faisant
intervenir la fatalité à tout bout de champ.
Voici comment débute le récit de Mohamed Abi
Samra : «Au cours de ma dernière visite au
Liban alors que je résidais en France depuis
dix-sept ans, je découvris combien je
ressemblais toujours, par mon caractère, mes
gestes, mon accent et mes vêtements, à mes
amis d’enfance du quartier de Sélim Massad.»
Un constat catégorique et douloureux, me
diriez-vous, à juste titre. Il s’agit
effectivement d’un thème qui a souvent
taraudé les esprits. On se souvient du
dilemme du chantre de l’Afrique, Léopold
Sédar Senghor, qui disait :«Ma vie
intérieure a été, très tôt, écartelée entre
l’appel des Ancêtres et l’appel de
l’Europe…Ces conflits s’expriment souvent
dans mes poèmes. Ils en sont le nœud.»
C’est qu’il s’agit du problème de
l’acculturation. Peut-on s’approprier une
autre culture sans couper le lien ombilical
qui vous lie à vos origines ? Dix-sept ans
passés à l’étranger n’ont en rien changé au
comportement, à la vie de ce Libanais. Les
retrouvailles avec cette terre première
qu’est le Liban n’ont rien résolu sinon à
conforter davantage le personnage dans ses
convictions.
A-t-il finalement rompu les amarres ? Coupé
le lien ombilical qui le retenait au Liban ?
Nous ne le dirons pas, évidemment, bien que
le titre de l’œuvre soit très explicite.
Tout ce que l’on peut dire c’est que le
narrateur se révèle un introverti,
solitaire, souffrant d’un sentiment de
laideur et de son aspect chétif, constamment
à la recherche d’une affection maternelle,
un amour qu’aucune femme n’a su,
apparemment, lui accorder.
«Faut-il qu’il
m’en souvienne ?»
Apparemment, car, jusqu’à nouvel ordre,
l’amour se mérite. Et le narrateur ne semble
pas l’avoir compris. Si la douleur des
premiers jours de l’exil a bel et bien
réveillé en lui une prise de conscience :
«Toutes les larmes de mon corps que je
n’avais pas pu verser lorsque je retournais
dans mon quartier après le collège et, par
la suite, après l’école normale
d’instituteurs, coulaient d’un coup chaque
fois que je flânais, seul, dans les rues de
Lyon au cours des trois premiers mois de mon
arrivée dans cette ville.» (p.54)
en revanche, le pessimisme et la sécheresse
du cœur dont il fait preuve restent quelque
peu incompréhensibles. Certes, pris dans
leur globalité, et grâce aussi à leur
pluralité, ces souvenirs d’enfance, qui
constituent la trame du livre, reflètent à
leur façon la condition humaine. Ils en
disent long sur cette pathétique quête du
bonheur et cette résistance au malheur du
personnage, sa lutte contre le désespoir et
ces brèches de la mémoire qui ne cessent de
l’assaillir : «Ma vie est presque toute
entière contenue dans ce désir avide de
détruire en moi ce qui provenait du quartier
de Sélim Massad.» (p.46)
Néanmoins, la vision reste tronquée, car
comment comprendre, par exemple, l’ampleur
de l’animosité de l’auteur vis-à-vis de sa
mère : «Je ne me rappelle pas l’avoir
jamais entendue nous gratifier d’une seule
parole douce et intime, mes frères, mon père
ou moi.» ? (p.14)
Les détails frappants, voire choquants,
abondent dans cet ouvrage comme si le
narrateur voulait coûte que coûte justifier
cette insensibilité poussée à l’extrême
vis-à-vis de tous ses proches y compris sa
femme et ses propres enfants. Il faut
reconnaître cependant que le problème moral
ne se détache pas d’une façon nette et
précise. L’auteur se garde de conférer à
chaque action de son personnage
l’affirmation de sa moralité intrinsèque ;
il ne généralise pas non plus sur la nature
de l’homme. C’est au lecteur, seul juge,
d’intervenir et de juger par lui-même la
transgression — si transgression il y a —
des normes de l’univers romanesque arabe. Il
en tirera peut-être satisfaction, plaisir et
profit.