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Critique littéraire :
La
Presse _ Lundi 15 Décembre 2003
Littérature
Christelle
Taraud, La Prostitution coloniale, Algérie, Tunisie,
Maroc (1830-1962)
Antigone
Mouchtouris, Les Jeunes de la Nuit. Représentations
sociales des conduites nocturnes
Huis
clos
Nombreux
sont les effets collatéraux de loccupation
coloniale. Au Maghreb, le phénomène prostitutionnel
nen est pas le moindre, comme en témoigne
la nouvelle étude de Christelle Taraud. Issue
dune thèse de doctorat, cette étude
est certainement appelée à susciter des
phénomènes de chapelle tant les convictions
de ce professeur dhistoire semblent établies
et les questions soulevées prégnantes:
«Quand
larmée française entama la colonisation
du Maghreb au XIXe siècle, lun de ses premiers
gestes fut de réglementer la prostitution. Au
final ce fut un échec. Pourquoi ? Comment des
femmes passées de la domination masculine à
la domination coloniale se sont-elles adaptées
à la mise en place dun «taylorisme
sexuel» ? Quont-elles fait pour maintenir
un lien fort avec leur société dorigine
tout en seuropéanisant ? Leur position
singulière, comme passerelles entre les communautés
«indigènes» et européennes,
permet-elle de dépasser les stéréotypes
sur la société coloniale?».
Et
à lire cette étude, ils sont nombreux,
ces stéréotypes. Christelle Taraud, qui
a déjà écrit un autre ouvrage dans
la même veine : «Mauresques. Femmes orientales
dans la photographie coloniale, 1860-1910», va
les chercher très loin, dans la littérature
et même dans la peinture :
«La
colonisation a construit une image particulière
des femmes au Maghreb. Cette construction sest
effectuée par étapes, à mesure
que la propagande coloniale se faisait plus forte. Dans
les premiers temps de la conquête, la peinture
et la littérature orientalistes ont surtout permis
de découvrir une autre image de laltérité
féminine : une altérité romantique
et exotique, où les femmes sont omniprésentes
parce quelles évoquent, comme le désert,
une certaine forme de terra incognita»
(p.287).
A
la fois «vectrices déchanges autant
quenjeux de conflit» (p. 278), «interfaces
entre communautés» ou encore «êtres
de lhybridation» (p. 281), ces femmes, on
le devine, mènent une vie constamment ponctuée
par la transgression et le respect de la loi, le reflet,
dit lauteur, dune «cohabitation des
contraires».
En
rupture avec certaines obligations religieuses, éloignées
des traditions ancestrales, elles saménagent
néanmoins une religion située elle aussi
entre sacré et profane, simple et peu contraignante.
Comme tous les marginaux, cest dans les zaouias
quelles trouvent réconfort et protection.
Le professeur Abdelwahab Bouhdiba avait déjà
noté, dans son incontournable La Sexualité
en Islam (1975), que les rues et quartiers réservés
de Kairouan sont souvent situés à proximité
des zaouias.
Pourtant,
bien quelles soient sans cesse marginalisées
et stigmatisées, les femmes soumises appartiennent
à un univers qui peut paraître un huis
clos, et pourtant cest un univers révélateur,
très sensible aux transformations économiques
et sociales. Parce quil est justement situé
au «croisement de lici et de lailleurs,
de ce qui est permis et de ce qui est interdit, de ce
qui peut être vu et de ce qui doit être
caché», lunivers prostitutionnel
est un étonnant mélange de modernité
et de tradition, un endroit de brassage ayant ses propres
us et coutumes et même son propre idiome argotique.
Peut-être,
comme nous lavons dit plus haut, cette étude
va-t-elle susciter des phénomènes de chapelle,
il nen demeure pas moins vrai quil sagit
là dune thèse dEtat, cest-à-dire
une uvre scientifique, pénétrante,
comportant plusieurs notes, une riche bibliographie
et un index des lieux et des noms, appelée à
enrichir lhistoire sociale du Maghreb.
Bien
quil soit moins volumineux, le livre dAntigone
Mouchtouris, Les Jeunes de la Nuit. Représentations
sociales des conduites nocturnes, est lui aussi un travail
universitaire, synthèse dune série
denquêtes sur le terrain. Lauteur
est en effet directrice de recherches à luniversité
de Paris V-Sorbonne, et grande spécialiste en
anthropologie sociale ( elle a notamment écrit
Le féminin rural, paru chez LHarmattan
en 1994).
A
lheure où il nest question, dans
la presse comme à la télévision,
que dagressions, de violences urbaines et de bandes
rivales semant la terreur dans les cités défavorisées,
Antigone Mouchtouris, courageusement, sinscrit
à contre-courant des mass média qui, souvent,
véhiculent une image négative de ces
jeunes de banlieues en rupture avec la société.
Pour
ce faire, pour tenter de déchiffrer les représentations
sociales de ces jeunes écorchés à
vif, aux prises avec les difficultés quotidiennes,
elle a recours à une méthode danalyse
très particulière. Grâce à
ses origines, grâce à sa «connaissance
intime» de la mythologie hellénique, elle
analyse le discours de ces jeunes, de leurs parents
et des intervenants sociaux comme «des récits
qui relèvent de lunivers du mythe».
Ce faisant, elle réactualise les mythes anciens.
Une différence cependant : cest le processus
contraire qui sopère au niveau de la cité
moderne car «du choc du mal olympien doù
naissaient les enfants de la nuit, cest aujourdhui
du bien-être rationnel du monde contemporain que
naissent les jeunes de la nuit» (p.116).
Les
Jeunes de la nuit est donc, elle aussi, une étude
scientifique originale, une enquête minutieuse.
Comme le livre de Christelle Taraud, elle porte sur
une catégorie défavorisée, ambivalente
à légard de la société.
Comme les filles de joie, les jeunes de la nuit
vivent eux aussi dans un huis clos. Ils se tiennent
à labri du regard, la nuit, tout en interpellant
les adultes, manifestant ainsi un désir de reconnaissance.
Vivant difficilement la transition entre le monde de
lenfance et celui de ladulte, nourrissant
une conception différente de lespace, ils
rendent la cité malade la nuit. Mais pour Antigone
Mouchtouris, reprenant les mots de Victor Hugo, la nuit
est toujours «moins noire que lhomme».
Rafik
Darragi
Christelle Taraud, La Prostitution coloniale, Algérie,
Tunisie, Maroc (1830-1962), Editions Payot, 495 pages.
Antigone Mouchtouris, Les Jeunes de la Nuit. Représentations
sociales des conduites nocturnes, Editions LHarmattan,
126 pages.
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