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Critique littéraire :
La
Presse littéraire
(01
Octobre 2007)
Tanûkhî : un message d'humilité

Seuls les «happy few» le connaissent. Abû 'Alî
l-Muhassin ibn 'Alî at-Tanûkhî n’est pas, pour ainsi
dire, une figure incontournable dans la littérature
arabe.
Comme il le reconnaît lui-même, il ne possède pas la
verve des Tawhîdî, d’al-Jahidh et autres Ibn al- Muqaffa’.
Pourtant, ce prosateur a connu et côtoyé des
personnages célèbres comme Abû l-Faraj al Isfahânî,
l’auteur du monumental Kitâb al aghânî’ (Livre des
chansons), al-Mutanabbî, le chantre de l’arabité et
peut-être le plus grand poète de tous les temps, ou
encore Abû l-’Alâ’ l-Ma’arrî, ce poète-philosophe,
frappé de cécité à l’âge de quatre ans, l’auteur de
Risâlat al-ghufrân (Epître du pardon), œuvre piétiste
qui avait probablement aiguisé l’imagination créatrice
de Dante pour sa Divine Comédie.
Né
à Basra, la Venise de l’Irak, en 939 de l’ère
chrétienne, c’est-à-dire à une époque tumultueuse de
l’empire musulman, Tanûkhî exerça longtemps comme juge à
Mossoul avant de s’installer à Bagdad où il s’éteindra à
l’âge de 57 ans, en 994. Parmi ses œuvres, deux livres à
retenir: Nichwâr al-muhâdara wa akhbâr al-mudhâkara
(Brins de chicane), et Al-Faraj ba’da ach-chidda (La
Délivrance après l’épreuve, 5 vol.).
Les Editions Actes Sud avaient déjà publié quelques
extraits de Brins de chicane en 1997. Elles viennent
d’éditer, aujourd’hui, pour le plus grand bonheur de
tous, quelques extraits de La Délivrance après
l’épreuve. Il s’agit d’une série d’anecdotes portant sur
une période allant de l’époque du Prophète jusqu’à celle
de l’auteur, et concernant, pour la plupart, des
épisodes de la vie de certains califes et dignitaires
des dynasties omeyyade et abbasside.
Bien qu’elle soit une œuvre mineure, peu connue, La
Délivrance après l’épreuve apparaît comme
caractéristique du genre (récit) et de l’époque, qui se
veut être un ouvrage d’adab, tout comme Kitâb al-aghâni,
par exemple, où le plaisant (al-hazl) se mêle au sérieux
(al-jidd).
Mais le récit est comme le théâtre; il n’est pas le
reflet exact de la société, mais il en est une
émanation; il en offre peut-être une vue quelque peu
déformée mais qui, en définitive, peut servir de base à
une réflexion et constituer un enseignement utile, ainsi
que l’exprime le traducteur, Jean-Jacques Schmidt:
«Tanûkhî
n’a…pas cherché uniquement à entretenir ses lecteurs de
la vie quotidienne, de la manière de manger, de
s’habiller, de gagner sa vie ou de se divertir. La
finalité de son livre est inscrite dans son titre même:
La Délivrance après l’épreuve. C’est donc un message
d’optimisme fondé sur une foi inébranlable en Dieu et en
Sa justice.»
Certes, sans la foi, cet optimisme
pourrait, en fait, sembler quelque peu incompréhensible
chez cet homme de loi, habitué, de par sa profession, à
sonder les âmes et à déceler l’innommable chez autrui.
Mais sa profonde piété était là ; elle seule lui avait
évité de généraliser sur la nature de l’homme.
L’anecdote de Hartama Ibn A’yun, chef militaire, âme
noble et généreuse, gouverneur d’Egypte, de l’Ifriqiya
puis de Khorassan, à propos de la mort du calife Mûsa al
Hâdî, celle relatant la grandeur puis la décadence du
juge ’Abdallah Ahmed ibn abi Du’âd, homme vertueux,
nommé «juge des juges» (qâdhî l-qudhât) par le calife
al-Mu’taçim, puis condamné à la déchéance par le calife
al-Mutawakkil ou encore celle qui souligne le destin
tragique d’Abdallah ibn al’Mu’tazz, ce poète, calife
d’un jour et d’une nuit, jeté en prison puis étranglé
par les sbires du calife al-Muqtadir, toutes portent
sur des faits supposés avérés.
Cet état d’esprit de Tanûkhî, qui court en filigrane
dans toute son œuvre, traduit en fait un large courant
de pensée que de grands écrivains et prosateurs n’ont
cessé de développer avant lui: la délivrance vient de
Dieu et de Dieu seul. Au croyant d’être stoïque, de
supporter jusqu’au bout sa peine.
Mais faut-il le souligner? Venant d’un juge,
profondément convaincu que le spirituel et le temporel
sont inséparables, cette profession de foi de Tanûkhî
illustre non seulement la valeur spectaculaire de la
justice divine mais aussi le sens de l’humilité propre à
cet auteur. Aucun doute ne traverse l’esprit de cet
homme. La transcendance de la justice divine s’exerce
sur tous les êtres. C’est elle qui leur permet de
supporter leur peine avec courage et patience en la
concevant soit comme une juste rétribution, soit comme
une épreuve sanctionnant leur foi. Du juge, certes,
dépend l’équité de la sentence, mais lui-même reste
soumis à une volonté supérieure, transcendante, seule
garante d’un juste châtiment.
Rafik DARRAGI
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Tanûkhi, La Délivrance après l’épreuve, traduit de
l’arabe, présenté et annoté par Jean-Jacques Schmidt,
Actes Sud/Sindbad, 238 pages.
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