Retour page accueil

 

Littérature:

La Presse - Lundi 27 Septembre 2004

Kit-Kat Café — De Ibrahim Aslân (Egypte) — Traduit de l’arabe par Arlette Tadié

Imbâba, ou la cour des miracles

Par Rafik DARRAGI

Le roman Kit-Kat Café, d’Ibrahim Aslân, qui vient de paraître aux éditions Actes Sud, est le second ouvrage de cet écrivain égyptien, paru en France. Le même éditeur avait, en effet, publié en 2000 Wardiyyat Leil (1992), traduit par Amina Rachid et Arlette Tadié sous le titre Equipe de nuit.

Ibrahim Aslân est né à Tanta en 1935. Autodidacte, ancien employé des postes, devenu en 1992 directeur des pages culturelles du quotidien Al-Hayat, il est, avec Sonallah Ibrahim, Abdel Hakim Qassem et Gamal Al Ghitani, l’un des principaux fondateurs du nouveau roman égyptien des années soixante.

Ibrahim Aslân avait défrayé la chronique lorsqu’il se trouva mêlé, malgré lui, à l’affaire suscitée par la publication au Caire de Walima li A‘shab al-Bahr du poète et romancier syrien Haydar Haydar, dans la collection classique Afaq Al-Kitaba. A l’époque, Ibrahim Aslân en était le rédacteur en chef.

Parmi ses publications, citons son premier recueil de nouvelles, Buhayrat al-Masaa, paru en 1971, Youssef Wa Al Rida en 1987, Asafeer Al Nil en 1999 et Khilwat Al Ghalban récemment.

Paru en 1983, Kit-Kat Café (titre original : Malek Al Hazin (Le Héron) obtint un large succès. En 1991, le cinéaste égyptien Abdel Sayed le porta à l’écran mais préféra donner à son film le titre de Kit-Kat, du nom du célèbre cabaret jadis fréquenté par le roi lui-même. Grâce notamment à la performance de l’acteur Mahmoud Abdel Aziz dans le rôle de cheikh Hosni, l’aveugle, ce film eut un succès considérable. Mais Kit-Kat est également le nom d’une place du quartier d’Imbâba, un quartier défavorisé des bords du Nil, situé au nord de la capitale égyptienne et que l’auteur connaît fort bien pour y avoir passé toute son enfance. Notons, au passage, que le romancier Percy Kemp a évoqué cette place dans son nouveau livre Le Muezzin de Kit-Kat, paru récemment chez Albin Michel.

Comme Equipe de nuit, Kit-Kat Café n’a ni héros ni intrigue ; pas de chronologie non plus, mais une suite de scénettes et une riche galerie de personnages, tous de petites gens habitant Imbâba. Malgré la rumeur de la fermeture prochaine du café, la vie qu’ils y mènent reste des plus nonchalantes, rythmée du matin au soir par d’immuables faits et gestes :

«Ils traversaient le pont au-dessus du fleuve qui semblait en cru et se dirigeaient à droite vers la place Kit-Kat. Ils faisaient cela en plein été comme en plein hiver, pendant de longues soirées et des conversations sans commencement ni fin. Et soudain, tout prenait fin comme si cela n’avait jamais existé; les conversations déclinaient avant de mourir complètement, et quand ils se rencontraient, c’était comme s’ils ne s’étaient jamais vus auparavant.» (pp.49-50)

Décrits avec verve, les personnages de Kit-Kat Café semblent surgir tout droit d’une vraie cour des miracles médiévale. Toujours plongés dans des discussions sans fin, souvent empêtrés dans de méchantes querelles, ils s’épient les uns les autres, n’hésitant pas à se livrer à de basses mesquineries chaque fois que l’occasion se présente. Mais, plus que les soucis et les menus plaisirs de la vie quotidienne, ce sont les rapports humains qui les sous-tendent qui frappent le plus le lecteur. En effet, Imbâba apparaît bientôt comme un microcosme grouillant de désillusions et de frustrations, où l’alcool, la bière et le haschich supplantent souvent le thé, le café et le narguilé. Aucun des personnages ne trouve, en fin de compte, son accomplissement.

Comme des éclairs déchirant les pénombres, de subtils coups de pinceau laissent habilement entrevoir la trajectoire finale de ces personnages, une trajectoire — faut-il le préciser ? — bien souvent tragique. Ainsi, ‘Am ‘Amrâne succombera aux hallucinations de la drogue. La folie surprendra le pauvre Abdallah, le garçon de café, et le poussera à fracasser le crâne de son patron le mo’allem ‘Ateyya, avec une lime à glace. ‘Osta Qadri l’Anglais, féru de Shakespeare depuis qu’il interpréta le rôle d’Othello du temps où il travaillait dans une société anglaise, finira par tomber dans le désespoir. Quant à Youssef En-Naggar, l’écrivain désabusé, en mal d’inspiration, blessé lors d’une manifestation, il trouvera néanmoins la force de surmonter les vapeurs de l’alcool pour se tirer d’affaire et même pour sauver cheikh Hosny, l’aveugle, pris dans la mêlée.

Bref , Kit-Kat Café est une fresque sociale poignante mais qui se veut également pittoresque et pleine d’humour, écrite dans une langue où le détail, parfois, blesse comme le couteau.

R.D.

——————

Ibrahim Aslân, Kit-Kat Café, traduit de l’arabe (Egypte) par Arlette Tadié, 215 pages.

 

Retour page accueil