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Critique littéraire :

La Presse - Lundi 21 Mars 2005

Littérature

Le théâtre et le prince - De Robert Abirached

L'âge de raison

Par Rafik DARRAGI

Ancien directeur du Théâtre et des Spectacles au ministère français de la Culture de 1981 à 1988, professeur émérite à l'université Paris-X-Nanterre, Robert Abirached est l'auteur de plusieurs essais sur l'esthétique théâtrale et l'histoire du théâtre public. Son livre, Le Théâtre et le Prince, publié en 1992 aux Editions Plon, vient d'être réédité par les Editions Actes Sud, sous forme d'un diptyque.

La presse se propose, cette semaine, de présenter à ses lecteurs le premier volume de ce dyptique, L'Embellie (1981-1992). Le second, Un système fatigué (1993-2004), sera examiné ultérieurement. Il faut, tout d'abord, préciser que L'Embellie reprend fidèlement Le Théâtre et le Prince. Dans cet ouvrage très connu, constitué de huit chapitres, Robert Abirached décrit l'état des lieux, l'histoire et les mécanismes de l'intervention des autorités publiques sur la scène artistique. Après avoir brossé un historique de sa trajectoire au ministère de la Culture, et un bref aperçu des modifications survenues dans la notion de culture, l'auteur examine l'impact de l'image puis, par voie de conséquence, le comportement du public, un public au "goût affiché pour le divertissement, avec une prédilection particulière pour le comique et la fantaisie… (p.44)

La politique de Richelieu

Il passe ensuite en revue l'histoire de l'engagement des pouvoirs publics en matière de théâtre. Longtemps intégré à l'organisation de la vie sociale, le théâtre obtint ses lettres de noblesse vers 1630, lorsque Richelieu voulut en faire l'un des ferments de l'unité sociale sous le pouvoir du souverain. Evidemment, ce nouveau statut n'était pas sans risques. Les formes populaires du spectacle se trouvèrent bientôt bannies, et l'organisation du théâtre totalement régentée. Cette situation dura jusqu'à la fin du XIXe siècle, lorsque le théâtre commença "à perdre de son influence quant à la diffusion des idées et de son ambition à figurer le monde. " Le sursaut se produisit sous la IIIe République, grâce à des metteurs en scène comme Copeau, Jouvet, Dullin, Pitoëff ou Baty. Une nouvelle politique en matière de théâtre fut alors amorcée, axée sur des points forts comme le développement du théâtre amateur, la décentralisation ou encore la libération de la créativité. Ces points forts feront leur chemin, malgré les embûches, et finiront par créer l'image, restée vivace dans les esprits, d'un Etat providentiel, garant de l'honneur et de la survie des arts.

L'argent de la confusion

Robert Abirached analyse ensuite les difficultés inhérentes à la gestion quotidienne, les rouages du ministère et plus particulièrement la Direction du Théâtre et des Spectacles, les mutations du théâtre à partir du milieu du XVIe siècle. Lucide, il note la montée inexorable des coûts de la mise en scène et des salaires, et, par voie de conséquence, l'expansion des financements publics, la dépendance du secteur subventionné vis-à-vis de l'Etat et la mainmise opérée par les metteurs en scène. Il est à craindre, affirme-t-il, que le rôle de plus en plus important de l'argent ne risque, à terme, de créer la confusion dans les relations de l'Etat avec ses partenaires : le premier, en banalisant l'administration de la culture, les derniers en réclamant l'aide des pouvoirs publics comme un droit.

Selon Robert Abirached, l'Etat, soutenu et servi par des metteurs en scène de talent, comme Jean Vilar, a su concilier la société avec elle-même, en décentralisant les activités culturelles et en créant des théâtres populaires.

L'institution en 1946, du concours des jeunes compagnies , puis les Jeux d'Arras, donnèrent une nouvelle impulsion au mouvement, jusqu'en 1968. Entre-temps, des " troupes permanentes" virent le jour grâce au dynamisme de certaines figures comme Rétoré, Maréchal, Vincent ou Chéreau. Le nombre des compagnies théâtrales ne cessera ensuite d'augmenter jusqu'à devenir "une galaxie".

Les nouveaux théâtres

Après avoir retracé brièvement, à partir des années soixante, l'évolution de l'esthétique théâtrale et des expériences qui tentent de remettre en cause la tradition, Abirached se penche sur l'élément fondateur du théâtre, à savoir, "le texte, comme moteur de sens et comme instrument de lecture du monde." (p.174). On introduit de nouvelles figures comme Appia, Craig ou Meyerhold; de nouvelles conceptions, celles d'Artaud, de Brecht, de Grotowski, ou encore celle du Living Theatre. Puis ce fut à la mise en scène de triompher et aux jeunes réalisateurs d'imposer leurs vues. Des querelles avec les critiques surgissent, de sorte que vers 1980, " l'art dramatique a perdu sa suprématie dans une société qui se tourne vers d'autres horizons. "

Cette défaite, précise Abirached, était en fait prévisible dans la mesure où les signes annonciateurs remontent à la période 1950-65, alors que le théâtre était au sommet de sa gloire. Suit alors une analyse détaillée de cette riche période et des parcours de quelques personnalités emblématiques, comme Vilar au TNP, dans leurs efforts d'imposer la dramaturgie moderne, avec parfois un engagement politique qui les poussent, faute d'auteurs contemporains, à puiser dans le répertoire classique. Epoque qui vit naître le fameux "théâtre de l'absurde", parfois désigné comme le "nouveau théâtre" ou encore "anti-théâtre".

Mais contrairement à ce qui se produisit en Allemagne et dans le monde anglo-saxon, ce " nouveau théâtre " n'eut pas en France le succès escompté. Peu à peu, à quelques exceptions près, Ionesco, Brecht, Genet, Audiberti, Obaldia, Arrabal ou Adamov tombèrent " en déshérence ". Peu à peu, par voie de conséquence, les metteurs en scène prirent l'habitude de se poser en co-auteurs des œuvres, au risque de mettre en cause le texte lui-même. Parfois, afin d'éviter ce risque, on a recours, dans les théâtres publics surtout, au répertoire classique, mais là encore, on se heurte à l'hégémonie de la mise en scène moderne. Les grands perdants, "les victimes", affirme Abirached, étaient les auteurs. Au début des années quatre-vingt, "ils ont atteint le fond du tunnel" (p.191).

Les échecs et l'embellie

Le dernier chapitre, chapitre huit, sert de conclusion : Abirached l'ouvre par une citation de Firmin Gémier : "Le théâtre est régi par l'esprit public, bien plus qu'il ne le régit. " C'est une citation , précise-t-il, "qui pourrait être mise en exergue au présent essai" (p.201), tant il est vrai qu'elle illustre fort bien le constat auquel l'auteur est finalement parvenu à l'issue de ce séjour au ministère de la Culture. Au-delà des nouvelles pratiques et tendances porteuses d'avenir selon lui, comme la danse, la marionnette, la pantomime ou le cirque, au-delà des certitudes et des doutes qui l'avaient assailli, nous retiendrons surtout cette lucidité dans l'analyse des mutations subies aussi bien par le théâtre que par l'esprit public. En pédagogue averti, il ne peut, devant certains résultats, rester impassible. L'échec du théâtre subventionné lui tire cette réflexion : "A mesure que le débat politique et social s'anémiait autour de lui et que les principales utopies inscrites jusqu'ici à l'horizon de l'histoire se délitaient l'une après l'autre, le théâtre subventionné a achevé de rompre avec la tradition qui l'avait fondé et qui parlait de public populaire, d'égalité culturelle, de pédagogie, d'engagement, de civisme et d'éthique. " (203).

Par contre, on sent une certaine jubilation lorsqu'il évoque "ces dramaturgies de la libération", au radicalisme affirmé, qui doivent tant à des figures saillantes, celle d'Armand Gatti, par exemple, à cause de sa démarche "significative d'un projet commun qui, ramené à l'essentiel, consiste à frayer un accès vers la parole aux perdants et aux vaincus, condamnés au mutisme ou, ce qui revient au même, à un bredouillis inaudible et dévalué"( p.205).

Sous Jack Lang, le ministère de la Culture est parvenu à son âge de raison. Malgré quelques déceptions, le bilan est positif. C'est l'embellie.

R.D.

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Robert Abirached, Le Théâtre et le Prince. I. L'embellie (1981-1992), Actes Sud, 240 pages.

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