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Critique littéraire :

La Presse _ Lundi 17 Février 2003

Littérature

Pizzeria Inferno—De michele Serio. La faute—De Laura Grimaldi

L'air du temps

Par Rafik DARRAGI

En littérature, la pérennité, le succès ou l’insuccès dépendent en général du public et de la mode, qui varient eux-mêmes suivant le temps et le lieu où l’on vit. Cette vérité se constate aisément en Italie, du moins en ce qui concerne le roman policier. Après avoir rencontré, dans les années 1930, quelques déboires, ce genre avait connu une période florissante marquée par des auteurs de talent comme Giorgio Scerbanenco avec son célèbre Vénus privée (1969); aujourd’hui, la littérature transalpine foisonne d’œuvres disparates où souvent la trame policière se perd vite dans les méandres de la fantasmagorie la plus débridée.

En rébellion ouverte contre une littérature qu’ils jugent trop «lisse», soucieux de liberté, plusieurs autres rejettent toute étiquette et, sans hésiter, mêlent allègrement les genres. Bref, le thriller, en Italie, est à la fois jaune, noir, gothique, fantastique, et même espionnage.

Mais heureusement, tous les auteurs ne recourent pas à ce genre particulier sans arrière-pensées esthétiques et morales. Souvent, pour aiguillonner l’imagination de leurs lecteurs et éveiller leur curiosité, plusieurs d’entre eux apparaissent soucieux de faire passer quelque chose de leur propre enthousiasme et d’extérioriser ainsi ce que Delacroix appelait «ce vieux levain, ce fonds tout noir» que tout homme possède, inconsciemment, au plus profond de lui-même.

C’est précisément à ce «fonds tout noir», universel, que songeait probablement Laura Grimaldi quand elle rédigea La faute, son troisième roman traduit en français après le soupçon et La peur (Editions métailié).

Monsieur Bovary, c’est moi !

Comme tout bon roman, car ce livre est un bon roman, La faute possède son «poids de vérité humaine». Rien de surprenant, en fait, surtout lorsqu’on se souvient que cette femme, écrivaine et éditrice de talent, avait tenté auparavant une réécriture : Monsieur Bovary (traduit en France et publié en 1995 par Métailié) où elle n’hésita pas à proclamer «Monsieur Bovary, c’est moi», à l’adresse des hommes brimés par leurs femmes.

Et comme ce «divertissement littéraire», tout au long de la faute, derrière la réalité cruelle de l’enquête policière, se profilent l’arrière-pensée et la satire sociale :

«Le langage de la justice est fonctionnellement adapté aux objectifs qu’elle poursuit. Qui sont toujours persécuteurs. La logique exprimée par la justice, car elle a une logique, ne peut s’énoncer que dans ce langage; c’est comme une boîte chinoise. Depuis des siècles l’homme s’efforce de comprendre l’homme, mais pour la justice l’homme est exactement comme une boîte chinoise...La justice est un monde ténébreux...impossible à pénétrer»(p.217).

Laura Grimaldi prend d’ailleurs soin d’avouer en frontispice : «L’imaginaire puise dans le réel, mais ensuite il l’accommode. C’est ce qui est arrivé avec les personnages et les péripéties de ce livre».

Les principaux personnages en question sont les deux frères, Alfiero et Aleardo Falliverni. Le premier, un brillant professeur d’histoire, est accusé de l’assassinat de sa maîtresse, l’avocate Corrina Lotus Martini. Malgré la rivalité qui les avait toujours opposés l’un à l’autre, Aleardo prend la défense de son frère avec une force d’âme qui va l’animer jusqu’à l’ultime seconde. Quant aux péripéties, elles sont menées d’une main experte offrant à tout instant la possibilité d’une étude psychologique des protagonistes.

La passion de Naples

On ne peut pas dire autant de Pizzeria Inferno, de Michele Serio, qui vient lui aussi d’être traduit en France (Editions métailié). Son auteur n’a pas les mêmes préoccupations que Laura Grimaldi. Musicien et compositeur de musique pop, metteur en scène de théâtre occasionnel, journaliste au Corriere del Mezzogiorno, ils nous rappelle plutôt Jean-Noël Schifano, l’écrivain et traducteur d’Umberto Eco, dans la mesure où ces deux hommes vouent pour la ville de Naples une vraie passion. Là s’arrête la comparaison, car, contrairement à Schifano, né en France, d’un père sicilien, Michele Serio a vu le jour au pied du Vésuve et ses tendances littéraires sont aux antipodes de celles qu’affiche Jean-Noël Schifano. En effet, Michele Serio admire ouvertement le sulfureux Henry Miller, le père spirituel de la «Beat generation» et il n’hésite guère à l’imiter dans ses fantasmes et ses élucubrations surtout dans Pizzeria inferno.

Mais si les autres œuvres de Michele Serio comme la Signora dei lupi, Nero metropolitano ou Reporter di strada, portent, elles également, l’empreinte plus ou moins marquée de l’auteur du tropique du cancer, elles restent néanmoins frappées du sceau caractéristique de leur auteur, qui, comme le dit Valerio Evangelisti dans la préface de Pizzeria Inferno, «s’amuse à troubler un cadre humain doté d’une certaine stabilité, en y faisant surgir un peu de tout : démons, créatures absurdes, squelettes animés, entités perverses intérieures ou extérieures.

La perversité de l’humain

A cela, il faudrait ajouter cette propension du conteur à mêler le personnel avec l’impersonnel, à laisser habilement la place au témoin cynique de la perversité des humains. Et pourtant cette manie à scruter les replis les plus noirs de la conscience des hommes, à pénétrer dans le tréfonds de la pensée, n’est pas le seul trait frappant de ce livre.

Pizzeria Inferno se déroule, en effet, à Naples, c’est-à-dire la source d’inspiration favorite de l’auteur. Or Naples, on le sait, est une ville pleine de contrastes et de contradictions où les demeures les plus luxueuses côtoient les masures les plus sordides, où la richesse la plus insolente et la pauvreté la plus écœurante se mêlent sans honte. Avec ses catacombes et ses souterrains pleins de mystères, son côté sombre et caché, peu touristique, la cité parthénopéenne incite au surréalisme, voire à l’hyperréalisme.

L’inné et l’acquis

Force est d’admettre, cependant, que les lecteurs dont le nombre ne cesse de croître qui s’arrachent les œuvres de Michele Serio et d’autres napolitains célèbres comme Maurizio Braucci, Giuseppe Ferrandino (Pericle il Nero), Salvatore Piscicelli (le occasioni di Rosa) ou Massimo Siviero (Nero Metropolitano), ne sont pas tous nés au pied du Vésuve. La vérité est plus simple : c’est l’air du temps. L’homme s’accoutume aux violences et aux goûts étranges de sa génération. Sans en chercher la cause, sans qu’il se pose de problèmes sur la proportion d’inné ou d’acquis qui détermine son comportement, il se rue sur ces romans policiers ou d’épouvante à la Stephen King, et les lit avec délectation; et-faut-il le préciser ?-ces auteurs, qui le connaissent si bien et qui l’apprécient, ont bien travaillé pour cela. Tous s’échinent à inventer des choses inquiétantes et horribles, parfois à la limite du supportable. Comme l’atteste le succès considérable de certains auteurs transalpins notamment Marcello Fois ou Andrea Camilleri, l’engouement des Italiens pour ce genre de littérature n’est donc pas près de s’éteindre. Et dire que la célèbre collection des Gialli Montadori avait débuté en 1929 ! 

R.D.

Michele Serio, Pizzeria Inferno, traduit de l’italien par Catherine Siné, préfacé par Valerio Evangelisti, Editions Métailié, 418 pages.

Laura Grimaldi, La faute, traduit de l’italien par Geneviève Leibrich, Editions métailié, 263 pages.

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