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Critique littéraire :

La Presse - Lundi 15 mars 2004

Littérature

Sayyâb, le Golfe et le Fleuve — Poèmes traduits de l’arabe et présentés par André Miquel

La mort au matin

Par Rafik DARRAGI

C’est le “Printemps des poètes” (8-14 mars) et comme tous les ans, en pareille saison, les nouveaux recueils et les belles anthologies fleurissent dans les vitrines parisiennes. Les éditions Sindbad n’ont pas failli à la tradition. Elles viennent de publier plusieurs ouvrages consacrés à la poésie arabe dont : Sayyâb, le Golfe et le Fleuve.

«Le poète d’aujourd’hui est comme Saint Jean, dont les yeux furent dévorés pour avoir vu les sept péchés maîtres du monde». Ainsi écrivait Badr Châker As-Sayyâb, le grand poète irakien dans la revue ach-Chi’r (1er mars 1957). Disparu en 1964, à l’âge de 37 ans, ce poète aura-t-il vu, lui, tous les péchés du monde ? La question taraude plus d’un. André Miquel, à qui l’on doit cette belle anthologie, se pose lui aussi la question : «Que dirait aujourd’hui le poète, le plus grand? Où en est Jaykour, où en est l’Irak ?»

Le “plus grand poète” est comme ces “aurorae filii”, ces fils de l’aurore, morts en pleine jeunesse. Il n’aura pas été témoin de la terrible tragédie qui vient de s’abattre sur son pays. Il n’aura pas vu ni Bagdad, ni Jaykour, son village natal, qu’il aimait tant, crouler sous les bombes. Et tant mieux. Déjà, avant même que la maladie ne commence à le miner, il écrivait dans “Complaintes sur Jaykour” ces vers prémonitoires :

Croix du Christ tu fus jetée ombre sur Jaykour

par un oiseau de fer. Et quelle ombre/Teintée

de la nuit de la tombe, elle est tombe elle-même,

elle ronge les joues, prend, pour les dévorer,

les yeux de chaque vierge : ainsi, à Bethléem,

fit-elle pour la vierge à l’enfant.

Pour autant qu’on puisse les schématiser, on distingue quatre étapes majeures dans la brève, hélas trop brève, existence de Badr Châker As-Sayyâb. André Miquel les définit ainsi : «romantique (1943-1948), qui correspond aux années de formation ; réaliste, celle du communisme surtout (1949-1955) ; néoréaliste, en quelque sorte l’âge d’or (1956-1960) ; essentialiste, enfin, avec l’approche de la mort…» (p. 10).

Le choix des poèmes dans cette anthologie n’est pas chronologique, mais plutôt thématique. Et c’est le mérite d’André Miquel. Bien sûr, les morceaux choisis possèdent leur cohérence propre, mais comme le titre, Le Golfe et le Fleuve, le suggère si bien, l’éminent arabisant a su les disposer en résonance les uns par rapport aux autres. De sorte qu’en plus d’une traduction limpide, le lecteur a droit à un large éventail de poèmes où les deux principaux thèmes ayant hanté le poète, à savoir son engagement politique et son exil, courent en filigrane. Ainsi en est-il de “Etranger sur le Golfe” où le poète chante son rêve perdu, son angoisse et son mal-être, suivi de “A Jamila”, ode dédiée à cette héroïne algérienne, Jamila Bouhired, symbole du nationalisme arabe. “Au Maghreb arabe”, le poème suivant, glorifie l’arabisme comme s’il était en mesure de prendre le relais et de se substituer au rêve perdu, à la douleur de l’exil. Et l’espoir, alors, de renaître, d’insuffler force et détermination, jusqu’à la fin, jusqu’au dernier souffle, “Iqbâl et la nuit”, Iqbâl étant la femme du poète. Donné comme le dernier écrit de Sayyâb sur son lit d’hôpital, à Koweït, ce poème émouvant est un cri de douleur, mais aussi une sorte de catharsis, une valeur symbolique conférée à l’aboutissement final : l’amour illuminant la Mort au matin.

Ah! que ne suis-je un enfant affamé, en larmes dans la nuit d’Irak,

et non pas ce mort qui n’eut jamais de la vie qu’un spectacle,

redoutant le jour à venir, sa menace d’exil, de faim!

tends-moi tes mains, Iqbâl, hors des ténèbres, hors du désert!

touche mes blessures, efface-les d’amour et de tendresse!

tu es ma pensée, et je n’y suis rien :

celui que tu aimais meurt en son matin,

le temps a replié le tapis de tes noces, quand la jeunesse illuminait.

R.D.

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Sayyâb, le Golfe et le Fleuve, poèmes traduits de l’arabe (Irak) et présentés par André Miquel, Edition Sindbad/Actes Sud, 95 pages.

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