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Du côté des revues  La Presse de Tunisie  (31 mars 2008)

Lettre(s), revue de l’Asselaf, n° 45

 L’amour du langage

Par Rafik DARRAGI

 

«Du 14 au 24 mars 2008, le monde célèbre la semaine de la langue française. Les Français, mais aussi tous ceux qui ont le français en partage, sont invités par-delà les mers et les frontières, à aller à la rencontre des mots.

Ce rendez-vous annuel est l’occasion de mesurer  combien la langue peut être un lien entre des peuples très différents au sein d’une même communauté, et le rôle déterminant qu’elle joue dans la rencontre avec les autres. La langue devient ainsi porteuse de diversité» (La Presse du 26 mars 08).

Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion, disait Hegel.  Qu’est-ce donc qui anime aujourd’hui ceux qui se lancent dans la défense de leur langue sinon ce feu qui brûle en eux ? Aujourd’hui, la prédominance de l’anglais est un fait avéré. Elle s’exerce partout, dans tous les domaines, même dans les règlements des conflits ethniques. Un quotidien parisien, parlant de la tension existant en Belgique entre ses communautés linguistiques, titrait récemment : «Défilé en anglais pour sauver l’unité de la Belgique», avec ce commentaire d’une manifestante arborant un autocollant «I want you for Belgium» : «C’est une langue neutre, comme cela personne n’est vexé».

En France, pour signifier leur attachement à la langue française et contrecarrer un tant soit peu l’avance d’un anglais rébarbatif et constamment malmené, quelques figures intellectuelles ont préféré, au lieu des cortèges, des défilés et des banderoles, éditer une revue.  Lettre(s) est l’organe de l’association Asselaf dédié à la sauvegarde et l’expression de la langue française.  Elle se bat  depuis sa création en 1999 pour «promouvoir toutes les réflexions et actions permettant d’améliorer l’enseignement de la langue française, d’assurer l’expansion et le rayonnement de cette langue dans les pays francophones et dans le reste du monde».

On peut, évidemment, s’interroger sur le «caractère anachronique» de cette mission à une époque où la mondialisation aidant, la plupart des gens sont convaincus  que le dernier mot reviendra inéluctablement à la langue de Shakespeare. En effet, est-il raisonnable de ne pas tenir compte de l’hégémonie matérielle et immatérielle du monde anglophone ? Cette «communication-dominance», de l’Internet, du «marketing» de l’image et autres normes et standards, c’est-à-dire cette puissance «douce» (soft power) qui, aujourd’hui, permet aux Américains en particulier, de modeler à leur guise les comportements?

 D’autre part, comparée à l’anglais, la langue française est beaucoup plus difficile à maîtriser. On se souvient, à cet égard, de la remarque de Colette : «C’est une langue bien difficile que le français. A peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu’on commence à s’en apercevoir».

Elargissement

spectaculaire

de la francophonie

Faut-il pour autant rester les bras croisés ? Se retirer d’un monde où la vie, inexorablement vous engage ? Vivre hors de la collectivité en simple témoin ? Or le progrès, la marche vers la lumière, est fruit de l’échange des idées. Les fondateurs de la revue Lettre(s), confrontés à la réalité, jugèrent certaines pratiques culturelles intolérables. Convaincus de leur bon droit et voulant être persuasifs, ils décidèrent qu’il y a urgence, qu’il fallait réagir d’autant plus que parmi les effets bénéfiques, cette fois, de la mondialisation, on cite volontiers cet élargissement spectaculaire de la francophonie et le développement des études post-coloniales. Le dernier numéro de cette revue trimestrielle est comme les précédents, émaillé de témoignages bruts, d’informations brèves mais aussi d’études, de critiques littéraires et d’entretiens exclusifs, longs et détaillés rédigés, bien sûr,  dans un style châtié. Conduit par Luiza Palanciuc, femme de lettres d’origine roumaine, l’entretien avec le poète bien connu Michel Deguy s’étale sur trois pages. Ancien président du Collège international de philosophie et  lauréat en 1989 du Grand Prix national de poésie  et en 2004  du Grand Prix de poésie de l’Académie française,  Michel Deguy est depuis 1977 rédacteur en chef de la revue Po&sie. En philosophe et en homme de culture, il évoque les transformations en cours de la littérature. Ainsi, constatant que «pour beaucoup - ou pour ce qu’on appelle «le public» - la littérature c’est «le roman», il s’interroge sur «l’autofiction» : «Qu’est-ce à dire ? Cela veut dire que la vie du narrateur en reste toujours la matière, et le ‘‘se mettre en avant, fictionner sa propre vie’’ seraient une innovation, en tous les cas un champ de liberté nouvelle».

L’écrivain marocain Ahmed Ismaïli, auteur du roman le Train de l’apocalypse (L’Harmattan), s’interroge, quant à lui, sur la manière de promouvoir le français au Maroc. Affirmant d’emblée que «les Marocains sont, en grande partie, francophones et francophiles», il souligne tout d’abord l’intérêt de ses compatriotes pour la langue française, perçue, dit-il «comme un outil de travail indispensable, un instrument de communication avec l’extérieur et une ouverture sur le monde» (p.5). Il prend soin, toutefois, de préciser : «Je voudrais tout d’abord signaler que, si les Marocains sont en majorité francophiles, c’est aussi parce qu’ils ont le sentiment que la France est relativement sensible aux problèmes des peuples arabes d’une manière générale».

Contact direct avec la culture

Il explique ensuite «l’objet de sa réflexion, qui est, dit-il, double : attirer l’attention sur des obstacles, des situations et des comportements susceptibles, à mon sens, d’entraver la francophonie et faire des suggestions en vue de stimuler, de promouvoir ce phénomène dans un pays comme le mien» (p.5).

Parmi ces «obstacles», les frais de scolarité de plus en plus élevés, alors que le nombre des jeunes marocains inscrits atteint aujourd’hui plus de seize mille élèves.

Parmi ces «suggestions» citons, entre autres, les encouragements d’ordre financier aux enseignants exerçant dans les écoles françaises appelées «Missions» et aux agrégatifs marocains qui ne bénéficient plus du stage d’un an «qui ( autrefois) leur permettait  de prendre un bain linguistique et d’avoir un contact direct avec des aspects importants de la culture et de la civilisation françaises» L’auteur, dépité notamment par la disparition des bureaux d’échanges linguistiques et pédagogiques (BELP) qui, pourtant, «jouaient un rôle assez important dans la formation et le recyclage des enseignants», préconise la constitution de «structures ouvertes, flexibles et plus soucieuses de s’adapter aux aspirations du public concerné» (p.6).

Il faut également signaler l’article de Jacques Sennepin, président de la Société des amis de Marcel Aymé et éditeur des Cahiers Marcel-Aymé. Il  est consacré à l’auteur de La Rue sans nom, de La Vouivre, de Passe-muraille ou encore de Uranus ; auteur prolifique donc (dix-sept romans, huit recueils de nouvelles, dix-sept contes, une vingtaine de pièces de théâtre, cinq essais, de nombreux articles et préfaces, des chansons…)  et qui, pourtant, presque jamais, ne porta de jugements «ni sur ses personnages ni sur les événements qui surviennent dans leur vie» (p.10).

Marcel Aymé, qui avait aussi signé des scénarios de films, a inspiré les cinéastes. Parmi les films tirés de l’œuvre de ce grand prosateur célèbre pour son sens de l’humour, citons La traversée de Paris (1956), La Jument verte (1958), Le Chemin des écoliers(1959)… 

L’art de mal écrire

Enfin et comme «rien n’est plus honorable que d’hésiter quand on écrit», l’absolue confiance en soi étant « signe de médiocrité», pour les passionnés de la sémantique, souvent taraudés par des difficultés de style, nous recommandons vivement la lecture de l’article «De l’équivalence (limitée) des synonymes», de Pierre-Valentin Berthier. (pp.23-24). Précisons que ce dernier est un fidèle contributeur de la revue. Il y anime une rubrique «bagatelles et bavures» où il  cite avec humour les «perles» de «l’art de mal écrire».

Lors d’un discours prononcé en 1879, Ernest Renan, parlant de la langue française, disait : «On ne la trouve pauvre, cette vieille et admirable langue que quand on ne la sait pas ; on ne prétend l’enrichir que quand on ne veut pas se donner la peine de connaître sa richesse».

Les fondateurs de la revue Lettre(s) sont convaincus, comme E.Renan, que le français est une langue belle et riche ; mais malgré leur attachement, ils n’ignorent pas que toute langue est en perpétuel devenir et qu’elle est, comme toutes les langues, inconstante. Toutefois si son évolution est inéluctable, en revanche la ligne qu’elle suit est fluctuante. C’est pourquoi la revue Lettre(s) reste l’un de ces espaces rares où des voix s’élèvent aujourd’hui pour nous tendre, simple témoignage de l’amour du langage, le miroir de la langue dont nous sommes priés d’user.

 

R.D.

 

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