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Littérature:

Vendredi 17 Septembre 2004

Cinéma

La passion du Christ : l'optique anglo-saxonne

Il n'y a pas que le cinéma dont l'inspiration nait de scènes de violence extraites des religions et de l'histoire. Omniprésente au cours des siècles, infiniment variée, protéiforme, la violence se reflète dans les créations mêmes de l'esprit et de l'art, la danse, la peinture, la sculpture, la musique, les lettres, le théâtre, l'audiovisuel en témoignent. Tous ces arts ont leur impact sur les esprits.

Pour la peinture, par exemple, il suffit de se référer aux maîtres de l'Ecole de Naples et à leurs tableaux sanglants, où le corps humain se trouve mis à nu, torturé, disséqué comme un vulgaire objet: d'immenses tableaux où le corps humain se tord de douleur, où la bouche s'ouvre agonisante, et où le sang éclabousse partout. Stanzione ne se contente pas d'une "Pieta" et ou d'une "Flagellation" comme son illustre contemporain Le Caravage. Non, il lui faut encore un "Jean-Baptiste" agenouillé devant un bourreau hideux, et un "massacre des innocents" des plus atroces où de petits corps dépecés, de petites mains, des têtes de chérubins aux yeux révulsés gisent dans des mares de sang sous les pieds des assassins. Jusepe de Ribera imagine Jésus étendu sur un drap blanc immaculé sur lequel se détachent deux énormes clous noirs et dans son "Jean-Baptiste", place près de la tête du martyr un crucifix, un voile blanc tâché de sang recouvrant à moitié une épée encore ensanglantée. Domenichino préfère peindre une seule tête et l'effet n'est nullement moindre. Un autre martyr, Saint-Sébastien, qui inspirera le français Redon, est imaginé par Preti enchaîné, seul et transpercé de plusieurs flèches, alors que Da Varallo le montre flanqué de deux anges, la figure radieuse malgré les deux traits enfoncés, l'un dans sa poitrine et l'autre dans sa cuisse. Dans le tableau de Girodano, la même douceur se reflète sur les traits de Saint-Michel terrassant le diable dont la bouche béante se tord de souffrance. Cavallini imagine une Judith la main délicatement posée sur la tête coupée de Holopherne. Amour et haine, tendresse et douleur se mêlent ainsi dans le clair-obscur légendaire et effrayant de ces maîtres italiens, provoquant cette "terribilita" sacrée qui leur est propre.

Autour de la controverse

Alors comment expliquer la controverse qui vient de secouer la France à propos du film de Mel Gibson, La passion du Christ? Message chrétien d'une haute valeur pour les uns, il est un flot d'hémoglobine et une attaque anti-judaïque délibérée pour les autres.

Avant de tenter d'avancer une réponse, rappelons d'abord quelques postulats et en premier lieu, le suivant : l'être humain est mû par des motivations profondes ; malgré les siècles, l'homme reste homme. Capable d'évolution, capable d'imagination, maître de l'infiniment grand et de l'infiniment petit, il a néanmoins ses faiblesses. Ne pas en tenir compte, c'est se couper de la réalité, du présent, de la vie elle-même. Parmi ces faiblesses, nous citons volontiers ce besoin de spiritualité qui habite ceux en quête d'un soutien hypothétique, et qui se manifeste un peu partout dans le monde. Il arrive parfois que ce besoin se radicalise, devient une obsession, transformant l'individu en automate et prenant des formes que la raison ne peut que réprouver. Sous l'emprise d'un enseignement doctrinal axé sur une dynamique de violence, qui leur fait miroiter l'idée qu'ils appartiennent à une catégorie d'élus investis d'une mission rédemptrice, ils usent de tous les moyens pour faire prévaloir leurs idées. Est-ce le cas de Mel Gibson, réputé pour être un intégriste pur et dur.

Les tentatives d'expliquer la violence qu'elle soit au cinéma ou ailleurs sont légion, tant il est vrai que le "le malheur au malheur ressemble" et que les sources de violence à travers tous les âges sont innombrables. Mais si ces tentatives existent, elles varient selon le bord où l'on se trouve, d'autant plus que chaque civilisation possède des normes de valeurs particulières et, par conséquent, des jugements différents sur certains problèmes cruciaux.

certes, il fut un temps, en occident, où la morale sociale prônait la levée de boucliers contre l'hérétique, ennemi commun de la religion: toutes les exactions, les bûchers d'humains, les guerres se justifiaient alors par les exigences de la foi.Galvanisés, débarrassés de toute anxiété, Dieu étant avec eux, les fidèles sujets faisaient des prodiges pour défendre leur nature et leur foi. Mais aujourd'hui, à l'aube du XXIe, comment avancer une telle thèse?

Un film basé sur une esthétique et une éthique autres

A bien le considérer, ce film témoigne d'un effort cohérent relevant d'une autre esthétique, voire d'une autre éthique, les deux tout à fait étrangères à la culture et à la tradition française. Il ne faut pas oublier que l'importance de l'impact visuel fait partie de la culture anglo-saxonne et en particulier ce souci du "frappant", dont l'origine remonte à la renaissance anglaise et à Shakespeare en particulier.Contrairement aux Français, les anglais ont toujours cultivé ce goût moyenâgeux pour la violence et le spectacle violent. Et si Voltaire a traité le grand Shakespeare de "Gilles de village", c'est bien à cause de cette violence et de ces tableaux sanglants qui ponctuent toutes ces tragédies, spéculant ainsi sur les goûts morbides de son public.

"Les hommes en général, écrivait Voltaire à ce propos, aiment le spectacles ; ils veulent qu'on parle à leurs yeux : le peuple se plaît à voir des cérémonies pompeuses, des objets extraordinaires, des orages, des armées rangées en bataille, des épées nues, des combats, des meurtres, du sang répandu ; et beaucoup de grands, comme on l'a déjà dit, sont peuple".

Cette conception particulière anglo-saxonne de l'impact visuel aurait dû donc réduire la pluralité des lectures de La passion du Christ et les déformations inhérentes à sa mise en scène, mais peut-être, la cause première de cette controverse revient-elle non pas au metteur en scène, mais au spectateur. Témoin silencieux mais juge omnipotent, ce dernier a-t-il le droit à l'erreur? Peut-il critiquer sans discernement aucun ? Au contraire, dans ce pays déjà assez déchiré par des divisions de toutes sortes, ne doit-il pas faire preuve d'une exigence intellectuelle ferme et décidée, afin de ne pas se laisser influencer et devenir l'incarnation d'une censure vulgaire ?

Gibson a voulu aménager l'écriture cinématographique à sa propre convenance. L'Amérique, dans sa majorité, n'y a pas vu d'inconvénient ; car, même s'il ne possède ni son essence propre, ni ses caractéristiques inaltérables au cours des ans, et même s'il n'est pas toujours le miroir fidèle de la société, le cinéma ne doit-il pas, au lieu de solliciter constamment le "regard juste", offrir, au contraire, ses repères, ses manifestations les plus marquantes, ses "points d'imputation", comme disent les sociologues ? Encore faut-il faire preuve de tolérance et juger ce film à l'aune des valeurs et traditions anglo-saxonnes.

Rafik DARRAGI

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