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Critique artistique & littéraire:
La
Presse du Lundi 20 Juin 2005
La
plume et le pinceau
Par Rafik DARRAGI
Contrairement
à ce que l'on pourrait croire au vu de ses écrits,
de ses aquarelles, et même de ses éditeurs,
Catherine Rossi n'est pas née dans un pays d'Afrique
du Nord. Si ses uvres sont tant imprégnées
de soleil, c'est parce qu'elle a toujours aimé
sillonner ces pays. Adolescente, elle a appris l'arabe
et séjourné en Egypte, au Maroc, en Algérie,
en Andalousie, écrivant et peignant à
longueur de journée. Précisons que son
père, né en Algérie, est lui aussi
peintre.
"Une
lettre, expédiée en 1965 de Tamanrasset
par un agent français de la capitale du grand
sud algérien à sa famille, est revenue
37 ans plus tard dans cette ville, a indiqué
lundi l'agence algérienne APS. Postée
le 22 juillet 1965, cette missive a été
récupérée le 10 juillet 2002 dans
la boîte postale des services de la météo
"
C'est
ce fait divers insolite qui a inspiré à
Catherine Rossi son nouveau livre, Les lettres de Tamanrasset.
Et comme Catherine Rossi manie aussi bien la plume que
le pinceau, cet ouvrage est, comme les précédents,
Carnets du Maroc (2001), Jardins arabo-andalous (2002)
ou encore Carnets d'Alger (2004), lui aussi, agréablement
illustré. Plusieurs dessins et aquarelles riches
en couleur y évoquent des paysages et des scènes
de la vie quotidienne de cette ville presque légendaire,
nichée au milieu des sables.
Le tout est un ensemble cohérent agréable
à lire et à feuilleter. Le roman, écrit
dans un style limpide, se présente sous la forme
d'une correspondance entre divers personnages dont les
destins se croisent et s'entrecroisent par-delà
les deux rives de la Méditerranée.
"Tout
l'art d'écrire des lettres, écrit Paul
Reboux dans Le nouveau savoir-écrire, est dans
l'emploi de ces finesses, de ces nuances par l'effet
desquelles on donne aux gens l'impression que l'on parle
d'eux, tout en ne parlant que de soi."
Les
lettres de Tamanrasset ne parlent pas de Catherine Rossi,
même si ces "finesses" et ces "nuances"
dont parle Reboux ne manquent pas. On les perçoit
surtout à travers les nombreuses aquarelles qui
recréent ce vertige ressenti quelques années
auparavant à Mogador:
"Les
pierres étaient chaudes, Mogador protégeait,
par ses murailles ocres, de l'hiver et de la tristesse,
ses couleurs éclataient sous un ciel bleu de
cyan et la mer était turquoise. Les effets du
soir faisaient vibrer les sentiments : les ocres qui
tournaient de l'orange au violine, les blancs se noyaient
dans un lavis doré". (Carnets du Maroc)
ou
à Alger :
"Je
ne prétends pas donner une vision objective de
la ville. Si j'ai dessiné ce que j'ai vu, ma
main et mes yeux étaient sous son emprise, soumis
à ses rythmes, ses tourments et ses espoirs
"
(Carnets d'Alger).
Ces missives parlent d'abord de l'amour de Louis le
nouveau venu à la station météo
de Tamanrasset et de sa Juliette, abandonnée
subitement à Paris, mais, comme avec la distance
et le temps tout s'efface, elles parlent vite de haine
et de souffrance : "
écrire ton prénom
me glace et m'est désormais impossible, créant
une paralysie totale de la main et du cur, me
faisant replonger dans la colère et la rancune
"
La
souffrance de Paule, restée en France avec les
enfants, et de son mari, Jean, le chef du poste météorologique,
taraudé par le doute et la jalousie et qui la
supplie de le rejoindre à Tamanrasset puisque
dans cette ville, "l'air y est plus pur qu'à
Saint-Naz(aire) avec le trafic du port et les odeurs
de mazout, jamais plus de vingt-huit degrés et
je suis bien placé pour le savoir. C'est l'altitude
Vittel,
mais sans la pluie." (p.43)
Mais ces lettres parlent surtout du triste destin de
Aïcha, la seule femme du poste de Tamanrasset,
chargée de la cuisine et du ménage. Née
de père inconnu, probablement un "roumi",
un secret enfoui dans la tombe, avec sa mère,
elle a été à sa naissance "enregistrée
à l'état civil des Français, avec
sans nom patronymique", SNP. (p.46), mais surnommée
Settou (la petite fille ayant répondu le premier
jour à l'école : "Je m'appelle Aïcha,
c'est tout"). Le lecteur saura, à la conclusion
du livre, que seule Suzanne, l'institutrice dévouée,
sait tout sur Aïcha.
Les malheurs, a-t-on dit, n'ont pas l'habitude de s'annoncer
et ils se ressemblent tous quand ils touchent l'individu
dans sa chair et dans son esprit, mais pour ce qui concerne
Aïcha, malgré ce sceau de l'infamie, malgré
cette fatalité qui semble constamment planer
sur elle, l'issue est surprenante.
R.D.
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Catherine Rossi, Les lettres de Tamanrasset - Editions
Chèvre - Feuille Etoilée, 144 pages
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