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Critique littéraire :
La Presse Littéraire ( lundi 20 novembre 06)
La quête du
père
Etoiles d’encre, La revue de femmes en Méditerranée,
commence maintenant à faire partie du paysage
littéraire. Editée par les Editions Chèvre-feuille
étoilée, elle présente à
chaque parution un aperçu agréable et
fort attrayant de l’activité littéraire
et artistique féminine.
Le dernier numéro a pour thème «Des
filles et des pères», un sujet complexe
à souhait. D’une conception graphique des
plus originales, il réunit une pléiade
d’auteures confirmées et depuis longtemps
reconnues comme Maïssa Bey, Leïla Sebbar,
Cécile Oumhani ou encore Christiane Chaulet Achour,
mais aussi de jeunes femmes qui s’affirment de
jour en jour, comme Catherine Rossi, auteure du roman
Lettres de Tamanrasset ( Cf. La Presse du 20/6/05) ou
Samira Négrouche, médecin, poète
et traductrice de poésie arabe. On y trouve,
dans un désordre apparent, des poèmes,
des nouvelles, des récits de voyages, des entretiens
avec des poètes et des artistes peintres, des
analyses, des critiques ou encore des annonces, le tout
parsemé de photographies et de peintures.
Dans la rubrique «Carte blanche», illustrée
de photographies, Cécile Oumhani présente
quelques poèmes et deux beaux récits :
«Aussi loin que les étoiles» et «Promenade
à Prague». Œuvre toute en subjectivité,
expression d’une sensibilité à fleur
de peau, «Aussi loin que les étoiles»
est une réminiscence du rôle éminemment
positif du père dans la formation de l’enfant.
Cécile Oumhani y évoque, avec nostalgie,
l’univers ludique de son enfance, et grâce
à de vieilles photographies, et aussi grâce
à son imaginaire poétique, revit de vieux
souvenirs de la figure paternelle, enfouis précieusement
dans les replis de sa mémoire. Aujourd’hui,
les «lumières de l’été»
se sont éteintes et «la petite route de
campagne sinue et grimpe vers les ronces», et
pourtant, l’enfant, devenue adulte, continue à
marcher avec son père, ensemble, sous les étoiles.
La piété filiale, la tendresse infinie,
couplée à une forte résistance
au malheur, est là, indéfectible :
«Aucun sommeil ne m’éloigne du bruit
de ses pas sur le carrelage de sa chambre, au milieu
de la nuit. Muette, j’attends de l’entendre
se recoucher, pour être certaine qu’il n’a
pas besoin de ma voix ou de ma présence. Le jour,
mon être entier n’est plus qu’un regard
tourné anxieusement vers sa silhouette qui vacille.
Comment franchir ce désert d’épines
? Peut-on le traverser ? » (p. 21)
«Promenade à Prague» est construite
différemment, pour ainsi dire, par contraste,
par allusion, effleurant presque le sujet. C’est
une suite de rêveries, courtes, incisives mais
qui, comme tous les textes de Cécile Oumhani,
entrouvrent d’immenses perspectives, des drames
insoupçonnés, croix portées en
silence toute la vie, comme cet amour désespéré
d’Anna pour son bien-aimé Pavel, laissé
derrière elle en Moldavie.
Cette émotion, d’une tonalité mélancolique,
se retrouve presque dans la plupart des contributions
présentées dans ce numéro. Il y
a d’abord ce poème émouvant que
Maïssa Bey a dédié aux enfants du
Liban meurtri, intitulé «Peupler de noms
le silence»:
" Au-dessus des fausses communes, le silence s’émiette
et jette son écho sanglant à la face de
la haine et au fracas des bombes"(p.13)
L’auteure de «Entendez vous dans les montagnes»,
livre-témoignage sur la vie de son père,
torturé et exécuté durant la guerre
d’Algérie, ne pouvait rester insensible
à cette tragédie. Sa contribution à
la rubrique «Variations sur le père»,
«Mes pairs», est née tout naturellement
d’une envie de suivre «les traces laissées
par les premières impressions de l’enfance,
ce que l’on nomme en termes savants:"les
fixations affectives"». (p.187). C’est
avec surprise qu’elle découvre dans ses
lectures que ses personnages préférés
étaient, comme elle, orphelins de père.
Peut-être parce que, contrairement à la
maternité, la paternité, en général,
ne dérange pas le cours tragique; la figure du
père, déclinée de mille et une
manières, semble omniprésente même
dans l’absence.
Et effectivement, c’est cette absence, cette quête
du père, et donc cette perception aiguë
de la condition sociale, qui constitue le nœud
du récit de Behja Traversac, «L’Enfant
innommé» : le cri touchant d’un enfant
SNP (sans nom patronymique), trois lettres absurdes
qui résument la blessure ouverte, l’incertitude
de l’être, mais aussi l’aveuglement
d’une société :
«…Anonyme parmi les anonymes, on m’a
signifié, moi, à chaque seconde de ma
vie, l’erreur de ma venue au monde, la Faute de
ma mère. Plus que mon insignifiance sociale,
c’est l’irréalité de mon existence
même que je traînais de jour en jour.»
(p. 130)
Puiser dans la mémoire pour exorciser la figure
paternelle n’est guère facile surtout si,
comme Marie-Lydie Joffre l’a perçu, la
prise de conscience, le contraste et l’opposition
existant entre «l’absence» et la «présence»
de cet élément stabilisateur, de cette
autorité suprême qu’est le père,
survient très tôt dans la vie de l’enfant.
Dans son poème : «J’ai fait la guerre
à mon père», elle écrit :
Il est tombé à la guerre d’Indochine
Dans la force de l’âge mon père
A l’âge de six ans et demi d’un coup
Je fus enterrée vivante dans la blouse
A carreaux noir et blanc de l’orpheline. (p.111)
Loin d’être une remise en question, l’écriture
comme tous les arts, est un reflet intime de l’être,
qui se décline de mille façons mais qui
joue toujours un rôle salutaire dans la vie. En
écrivant un poème, une nouvelle ou un
roman, nous recherchons notre plaisir, mais également
une manière pour nous exprimer, tant notre équilibre
psychique dépend de cet instinct mystérieux
qui nous pousse à éprouver des besoins
et à mobiliser nos émotions. Au-delà
de sa valeur de témoignage, ce numéro
d’ Etoiles d’encre, constitue, à
vrai dire, une double affirmation : l’affirmation
non seulement d’une maîtrise, d’un
savoir-faire indéniable mais aussi d’un
apport réellement nouveau, qui répond
fort bien à l’évolution des mentalités,
donc au Progrès. Les contributions de cette revue
participent d’une tendance à redéfinir
la fonction et la symbolique du père, avec en
contrepoint, une sensibilité à fleur de
peau, une émotion contenue et un souci typique
du détail. Numéro à lire et à
relire.
R.D.
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‘‘Des Filles et des Pères’’,
Etoiles d’encre, n° 27-28, Editions Chèvre-feuille
étoilée, 287 pages.
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