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Critique littéraire :
La
Presse de
Tunisie
- Jeudi
09 Mars 2006
Vient de Paraître
Les déportés maghrébins en
Nouvelle-Calédonie et la culture du palmier-dattier,
de Mélica Ouennoughi (Ed. L’Harmattan,
374 pages)
L’arbre
symbole
Bien que la mémoire de la période calédonienne
soit un fait historique à part entière,
elle a été rarement au centre des débats
publics sur la colonisation en Algérie.
Dissuadés probablement par le contexte mondial,
en ces temps de résurgence du racisme et de crises,
peu d’historiens s’étaient intéressés
à la déportation en Nouvelle-Calédonie
et en Guyane des Maghrébins impliqués
dans les insurrections qui eurent lieu en Algérie,
en Kabylie et au Sud tunisien de 1864 à 1895.
C’est aujourd’hui chose faite grâce
à l’admirable travail que nous livre Mélica
Ouennoughi dans son livre Les déportés
maghrébins en Nouvelle-Calédonie et la
culture du palmier dattier, qui vient de paraître
aux Editions L’Harmattan. Le voile du silence
est désormais déchiré. Paradoxalement,
on le doit non pas à un historien, mais à
une anthropologue originaire d’une tribu dont
les chefs avaient été exilés en
Nouvelle-Calédonie.
Mélica Ouennoughi est docteur en anthropologie
historique, spécialisée dans l’étude
des migrations maghrébines et subsahariennes
en Nouvelle-Calédonie et en Guyane. Son ouvrage,
objet d’une thèse soutenue en 2004, tranche
par sa technique narrative et ce lien étroit
qui court en filigrane entre la religion et le palmier-dattier.
En associant adroitement l’étude sociologique
et anthropologique à l’apparition du palmier
dattier dans le Pacifique, l’ouvrage s’attache
à établir ce qu’a été
la véritable histoire des déportés
maghrébins dans cette partie du monde.
Le palmier-dattier, souvenir du pays d’origine
Mais que l’on ne s’y méprenne pas:
même si l’auteur remonte jusqu’aux
origines de la colonisation française en Algérie
et en Nouvelle-Calédonie, ce livre ne se veut
pas acte d’accusation. C’est un travail
scientifique de longue haleine, illustré de nombreuses
photographies, de cartes, de photocopies d’archives,
de concessions; bref, une minutieuse enquête menée
sur le terrain (y compris dans l’oasis tunisienne
de Deggache) pendant plus de cinq ans, et dont le thème
central reste le palmier-dattier.
Bénéficiant d’une grande longévité,
aussi emblématique que l’olivier, cet arbre
fut un symbole de fertilité pour les Egyptiens.
Introduit en Afrique méditerranéenne par
les Phéniciens, puis plus tard, par les caravaniers
arabes qui sillonnèrent le Sahara, il a été
bien souvent à l’origine des lieux-dits.
Sa culture, pratiquée depuis l’Antiquité,
s’est, en effet, propagée selon une dynamique
typologique propre à la sociologie des mutationsdont
parle J. Berqueque Mélica Ouennoughi cite fort
à propos : «Le dynamisme qui anime l’appropriation
d’un lieu par le travail tout autant que sur la
base des croyances mêlant le monothéisme
de l’Islam aux rituels berbères.»
(p.35)
Au-delà du domaine purement agronomique, comme
l’enseignement de la culture du dattier ou les
descriptions du savoir-faire et des outils, c’est
l’influence de faits sociaux et historiques sur
la propagation du palmier-dattier dont il s’agit
ici. C’est grâce à «la connaissance
de l’arboriculture et de la phoeniciculture»,
écrit Mélica Ouennoughi, qu’il fut
permis aux déportés «d’intérioriser
le phénomène culturel et de construire
un mouvement de résistance solidaire.»
(p.251)
Témoin de celui qui l’a planté,
mais aussi souvenir du pays d’origine, symbole
de fixité et de fraternité par excellence,
cet arbre mythique serait bel et bien à l’origine
de la propagation géographique des marabouts
dans le Sud algérien et, partant, dans les profondes
vallées de la Nouvelle-Calédonie. Un long
périple, donc, à partir des oasis algériennes
et tunisiennes jusqu’au milieu du Pacifique.
Dans le Pacifique, la solidarité berbère
en vase clos
Enfermés dans un vase clos, en particulier ceux
de la commune de Bourail et de Nessadiou en Nouvelle-Calédonie,
désireux de sauvegarder leur identité,
les déportés maghrébins tissèrent
de nombreux liens affectifs d’identification comme
la culture du palmier-dattier, les mets traditionnels,
l’architecture des mausolées ou encore
les cimetières musulmans. Ils étaient
aidés en cela par les “Chioukh”,
les Sages de la communauté musulmane qui, «livrés
à leur propre destin», avaient pour but
de «transmettre une tradition millénaire:
la solidarité berbère (touiza)»
p.179. Ces Sages étaient pour la plupart des
chefs kabyles respectés, comme Al Mokrani, ou
des marabouts vénérés comme Ahmed
Ben Aïech, condamnés à la déportation
à la suite de l’insurrection en 1876 du
clan Bouzyd dans l’oasis d’El Amri, près
de Biskra.
En réunissant toutes les familles du clan, les
“Chioukh” et la zaouïa de l’exil
recomposent d’une manière subjective, le
arch qui, à son tour, favorise l’émergence
de rites traditionnels et d’actes coutumiers,
comme la ziyara, la zerda ou encore la saddaka. Grâce
à ces divers liens collectifs et familiaux liant
les déportés de la Nouvelle-Calédonie,
la reconduction du droit berbère coutumier s’opéra
d’elle-même.
Mais la résistance des déportés
et de leurs descendants à l’acculturation
se faisait aussi à l’intérieur de
la famille. Jusqu’en 1936, l’administration
coloniale refusait d’enregistrer des prénoms
algériens. Pour contrer cette mesure, ils développèrent
peu à peu une contre-acculturation en contractant
des mariages avec les femmes canaques ou des communardes
de Paris, condamnées, comme la célèbre
Louise Michel, à la déportation en 1871.
Ainsi pendant trois ou quatre générations,
ils donnèrent à leurs enfants deux prénoms,
l’un musulman et l’autre chrétien.
Sans verser dans une subjectivité débridée,
mais rejetant le ton froid de l’historien, Mélica
Ouennoughi lève adroitement le voile sur une
période cruciale de l’histoire maghrébine,
qui ne mérite pas d’être occultée.
Ouvrage donc à lire et à relire.
Rafik
DARRAGI
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