|
Critique littéraire :
La
Presse de Tunisie - Lundi 30 janvier 2006
Sophonisbe,
La Gloire de Carthage— Roman de Rafik Darragi
L’arrière-scène
de l’histoire
Par
Kamel BEN OUANES
Il
y a deux manières de procéder à
l’écriture du roman historique. D’un
côté, on utilise la matière historique
comme cadre et ornement pour raconter une histoire,
une fable ou une aventure. De l’autre, on a recours
à la forme romanesque dans une intention pédagogique
afin de mieux expliquer les événements
historiques.
Dans son roman Sophonisbe, La gloire de Carthage, Rafik
Darragi se situe dans la deuxième démarche.
L’Avant-propos l’énonce d’ailleurs
clairement : «Parce qu’il vise surtout à
faire découvrir l’arrière-scène
du passé qui apporte quelque clarté sur
l’environnement de l’Histoire, ce récit,
comme tous les autres romans de l’auteur, est
dans une large mesure, didactique». De ce point
de vue, Sophonisbe a pour objectif de nous présenter,
à travers le destin de cette grande figure carthaginoise,
un épisode de toute l’Histoire de la Méditerranée,
dans la mesure où le roman a l’ambition
de composer une fresque dont la dimension s’étend
largement au-delà de la Cité de Carthage,
puisque les frémissements de l’Histoire
poussent les personnages à traverser la Méditerranée,
à combattre en Espagne, à défier
Rome et à se rendre fréquemment dans plusieurs
cités de la Numidie. Il apparaît évident
que l’objectif de l’auteur est de rassembler
dans le même tableau tout ce que la grandeur de
Carthage a sécrété de vaillance
et de démesure, de prospérité et
de folie, de sagesse et de témérité.
Sophonisbe est un roman qui traite non seulement de
la rivalité entre Rome et Carthage et de l’expédition
épique de Hannibal, mais aussi de la situation
dans les cités numides de Siga, Ammaedara et
Cirte, dont les jeunes princes, notamment Syphax et
Massinissa sont tous les deux rivaux et amoureux de
Sophonisbe. La preuve qu’aux yeux de l’auteur,
l’Histoire n’est pas nourrie par le souci
des Etats de défendre leurs intérêts
économiques, mais semble être tout simplement
le produit des rivalités interpersonnelles où
les sentiments des uns alimentent la volonté
de puissance des autres. Ce parti pris est déterminé
par le fait que le roman historique s’applique
mieux à explorer la psychologie des personnages,
à décrire avec moult détails les
traits de leur personnalité qu’à
redessiner la vérité complexe et non moins
contradictoire d’une époque. Dans ce sens,
en tant que personnage public, Sophonisbe est éduquée
dans la haine de Rome et dans un attachement sacré
et fanatique à la grandeur de Carthage. Sur le
plan historique, son caractère est unilatéral,
simple, sans nuance et sans hésitation, si bien
quand, à la fin, elle se rend compte que Carthage
est désormais soumise à Rome, sans broncher
et stoïquement, elle se donne la mort. Mais ce
n’est pas cette dimension du personnage qui focalise
le plus l’intérêt de l’auteur.
C’est plutôt la face cachée, la face
privée et domestique qui constitue la pâte
romanesque autour de laquelle s’articule le traitement
du personnage. Là, R. Darragi témoigne
d’une plume inventive et d’une fine technique
scénaristique digne de grands cinéastes
hollywoodiens. Le portrait de Sophonisbe est quasi exhaustif
: les traits physiques, les lignes de caractère,
l’éducation, les goûts, les dégoûts,
les élans d’amour et de méfiance,
les calculs brouillés face au mariage, la sage
pondération face aux crises, tant d’éléments
qui forment un puzzle inextricable, tout à la
fois passionnant et mystérieux. Résultat
: Sophonisbe apparaît au terme de ce parcours
romanesque, certes comme une figure tragique, mais une
figure qui partage tant de traits communs avec ce qu’on
est convenu d’appeler aujourd’hui l’éternel
féminin.
Sophonisbe serait, dans ce sens, notre contemporaine.
Donc, une figure qui incarne les contradictions de notre
époque. La preuve que «le roman sur l’Histoire
est aussi un roman dans l’Histoire». On
n’écrit pas donc l’Histoire d’une
façon neutre ou détachée. Le roman,
faut-il encore le rappeler, est composé à
partir des valeurs et de l’état du monde
d’aujourd’hui. Il est même une réponse
aux questions que nous pose le présent. L’Avant-
propos du roman de R. Darragi n’hésite
pas d’ailleurs à préciser cette
dimension du projet : «S’il (le récit)
n’est pas le reflet exact de l’Histoire,
il n’en est pas moins une émanation. Critique
indirecte du temps présent, il en offre peut-être
une vue quelque peu idéalisée, voire déformée,
mais qui, en définitive, peut servir de base
à d’utiles réflexions».
En tout cas, Sophonisbe offre une lecture agréable,
accessible et fort utile pour le jeune public, car il
met entre ses mains une judicieuse initiation à
l’histoire de la Tunisie antique et un texte soigneusement
et élégamment rédigé.
K.B.O.
Rafik
Darragi : Sophonisbe, La Gloire de Carthage, Editions
Séguier, Paris, 266 pages
|