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Critique littéraire :

La Presse ( Page littéraire) du 17 avril 06

Célébrations intimes — Nouvelles de Sigrid L.Crohem

La seule vérité

Existe-t-il aujourd’hui une caractéristique générale qui permette de définir la nouvelle ? Est-ce l’invraisemblable ? Le fantastique ? Ou tout simplement le fait-divers, la banalité du quotidien ? Il n’est guère aisé de répondre. Libérée des règles et entraves de toutes sortes auxquelles elle fut longtemps assujettie, la nouvelle aujourd’hui s’éclate et se multiplie.

Pour preuve, le recueil de Sigrid L. Crohem, Célébrations intimes, que vient de publier la maison d’édition Chèvre Feuille Etoilée. Huit nouvelles, basées surs des expériences sentimentales vécues par les narrateurs et narratrices, mais dont l’apparente banalité du quotidien peut néanmoins intéresser grâce à la ligne de force et à la forme artistique appliquées à toute l’œuvre.

Tout est éphémère

De la première nouvelle, Le regard de l’instant, jusqu’à la dernière, La vasque rouge, Sigrid L. Crohem suit une seule ligne de force. Maïssa Bey dans la quatrième de couverture l’exprime ainsi :
«A travers ces nouvelles imprégnées d’une atmosphère mêlant la chair, la sensualité, à l’art et à la beauté, Sigrid L.Crohem nous montre cette seule vérité : tout, oui, tout, et surtout l’illusoire éternité de l’amour, sont éphémères et seuls demeurent les instants capturés goutte à goutte, dans l’écoulement inexorable du temps. L’espoir est là cependant. Dans les fissures du temps, il s’accroche, résiste à l’érosion».
S.L.Crohem ne recherche pas l’extraordinaire, encore moins le fantastique. Son recueil ne possède pas cet humour corrosif et cette émotion contenue que nous percevons dans certains ouvrages comme celui de Matthew Kneale Petits crimes dans un âge d’abondance, par exemple. Son originalité réside d’abord dans sa structure. Construit sur un même mode, son système de narration est différent dans chaque nouvelle : présent dans la première nouvelle, le narrateur est absent dans la seconde, “Djelna et les trois femmes du soleil”. Dans la troisième, intitulée “Les terres chaudes”, la narratrice est, elle-même, le personnage impliqué dans l’histoire.

La vie ici-bas

Cette originalité est également perceptible dans le choix des lieux, tous exotiques à souhait. Ainsi grâce aux pérégrinations des narratrices à travers le monde — chaque nouvelle se situant dans une contrée différente — et grâce aussi à la pluralité de leurs expériences plutôt intimes, comme le précise le titre, ces nouvelles reflètent à leur façon la condition humaine. Une vision tronquée certes, qui ne restitue qu’une infime partie de la réalité, mais qui néanmoins, en dit long sur cette pathétique quête du bonheur et cette résistance au malheur, cette lutte contre le désespoir que Maïssa Bey, elle- même, a finement décrite dans son roman Surtout ne te retourne pas où le souci majeur du personnage central, Amina, et de ses compagnes d’infortune n’était pas la rédemption mais tout simplement la vie ici-bas. Comme Nadia, Sabrina, Dada Aïcha ou Nono, Amina s’emploie à actualiser les virtualités qu’elle découvre petit à petit en elle.
Est-ce pure coïncidence? C’est ce même prénom, Amina, que S.L. Crohem a choisi de donner au personnage central de sa nouvelle “Djelna et les trois femmes du soleil”. Comme l’héroïne de Maïssa Bey, Amina réconforte Djelna, la femme constamment battue par un époux fruste. Dans cette nouvelle qui tranche par son côté tragique, Djelna finira par partir «chercher ce qu’elle ne pouvait trouver auprès des Monts, sa rencontre solitaire avec le soleil» (p.29).
S.L. Crohem et Maïssa Bey luttent d’ailleurs pour une même cause, «contre la violence du silence, contre le danger de l’oubli et de l’indifférence». Au risque de contribuer davantage à un probable enclavement d’une catégorie d’écrivains, ces nouvelles témoignent, à coup sûr, d’une sensibilité exclusivement féminine. C’est à notre avis le trait original le plus frappant. Faut-il le préciser? Le recueil Célébrations intimes de S.L. Crohem fait partie de la collection “Les chants de Nidiba” animée par Maïssa Bey, elle-même.

A mon seul désir

Cette sensibilité féminine court en filigrane dans tout le recueil. Dans la nouvelle intitulée «La licorne», la narratrice s’est métamorphosée dans son rêve en une licorne, non pas la licorne telle que l’imagine Proust dans son Du côté de chez Swann, «une créature étrangère à l’humanité, aveugle, dépourvue de faculté logique, presque une fantastique licorne, une créature chimérique ne percevant le monde que par l’ouïe», mais un être pensant, jouissant de toutes les facultés humaines, parfaitement conscient de sa métamorphose. Parce que certains animaux peuvent fort bien symboliser nos peurs et nos désirs, ils nous renvoient notre propre image ou l’image que nous percevons de l’Autre. Quelle est, par exemple, la signification symbolique d’une nouvelle comme celle de Dino Buzzatti « Les Souris » sinon la charge de terreur que cet animal inspire?
Au-delà du dédoublement de l’être, la charge symbolique que la licorne évoque dans la nouvelle de S.L. Crohem, se devine aisément: au milieu d’une rivière, dans une «île bleu nuit», cet animal imaginaire rencontre une jeune fille :
«Je prends plaisir à me connaître à travers son regard. Elle enlève une double parure de perles irisées qu’elle porte autour de son cou et la glisse doucement sur le bord de la rive. Toutes les deux esquissons le même sourire. Un signe de sa main accompagne mes yeux vers une tenture de couleur azur qui s’entrouvre à l’horizon. Sur le haut s’inscrivent en lettres d’or les mots. «A mon seul désir». p.64.
A l’image de ce rêve, Célébrations intimes est une œuvre toute en subjectivité, l’expression d’une sensibilité à fleur de peau rendue dans une langue châtiée, sans fioritures.

Rafik DARRAGI

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