|
Critique littéraire :
Romancières
algériennes francophones : langue, culture, identité
— Essai de Dalila Arezki
Ledilemme
NOUS
avons toujours pensé qu’être imprégné
d’une double ou triple culture est une richesse
extraordinaire. L’ouvrage que Dalila Arezki vient
de publier chez Séguier, Romancières algériennes
francophones : langue, culture, identité, peut
sembler, à première vue, aller dans ce
sens. Il fait entrevoir cet univers merveilleux où
«le multilinguisme et le multiculturel seront
de mise» (p.160). L’auteur cite à
cet effet Fellag. Cet humoriste bien connu, qui a longtemps
vécu à Tunis avant de s’installer
à Paris, avoue être «contre tous
les purismes…et pour le mélange.»
Le mélange des trois langues, poursuit-il, «c’est
ma langue ; c’est ça que je parle naturellement
… Je ne suis pas linguiste, mais je pense que
c’est comme ça que les langues se sont
faites, en se mélangeant à d’autres
langues. Travailler ces langues, ça m’amuse
aussi ; c’est riche, on s’adapte tout de
suite : un mot qui manque en arabe dialectal, hop, on
le prend au français et on le conjugue en arabe,
on le triture et on en fait un mot.» (p.42)
Tanguer
entre deux langues
Néanmoins, il faut garder raison : construire
cet univers où résonnera un jour «la
symphonie polyphonique du monde» (p.160) n’est
pas tâche facile car la pratique de la diglossie
qu’il implique n’est pas évidemment
sans danger. A cet égard, comment ne pas s’interroger
avec Dalila Arezki : «Tanguer entre deux langues,
deux cultures, empruntant tantôt à l’une,
tantôt à l’autre…est-ce là
l’interculturalité, source d’enrichissement,
ou n’est-ce pas là plutôt une quête
d’identité ?» (p.7)
Le livre de Dalila Arezki n’est pas une anthologie
comme le titre pourrait le laisser entendre. Bousculant
les définitions génériques habituelles,
il se présente comme un savant mélange
où sociologie, anthropologie, psychologie et
linguistique se côtoient et se croisent allègrement.
Faut-il s’en étonner ? Dalila Arezki est
docteur en psychologie. Elle avait signé en 2004,
chez le même éditeur, deux études
très pertinentes, l’une sur la Kabylie
et l’autre sur le système scolaire algérien.
Sujet de prédilection donc que cette quête
d’identité à travers des personnages
de fiction. Face à une situation conflictuelle
intrapsychique, écrit-elle, l’écrivaine
francophone va devoir «procéder à
l’organisation d’une subjectivation. Elle
s’inscrit comme sujet dans la narration et crée
une relation qui va de l’altérité
à l’identité et vice versa»
(p.9). D’où la nécessité
de «chercher le rapport œuvre/auteur dans
l’empreinte laissée à l’occasion
de l’introjection». Autrement dit, «la
pensée emprisonne-t-elle la langue et la culture,
ou est-ce l’inverse ?» (p.9).
Traquer
le signe
Et c’est ainsi que Dalila Arezki va s’efforcer
tout au long de cette étude à analyser
les textes de quelques romancières francophones,
comme Assia Djebar, Malika Mokeddem, Taos Amrouche (née
à Tunis en 1913), Maïssa Bey, Fadhma Aït-Mansour
Amrouche ou encore Leïla Sebbar, et à «traquer
le ”signe ”maghrébin», résultant
de cette «surconscience linguistique», «qui
fait que les écrivaines, alors qu’elles
écrivent en français, empruntent à
la langue d’origine» (p.42).
Cet état de fait est d’autant plus perceptible
que cette situation linguistique se trouve en Algérie
associée à d’autres facteurs inhibitifs
véhiculés dès l’enfance.
L’auteur cite à ce propos l’universitaire
Christiane Chaulet-Achour :
«L’écrivaine se trouve au centre
des relations conflictuelles des langues, des débats,
des questions idéologiques, sociales et culturelles.
La chaîne des écritures féminines
apparaît souvent distendue, parfois interrompue
ou délicate à souder ; cela tient aux
replis et aux résistances passives qu’il
faut opposer pour ne pas être éliminées
dans un contexte social qui tolère mal cette
production artistique»(pp. 8-9).
Parmi ces signes que traque consciencieusement Dalila
Arezki, citons, entre autres, «l’œdipe
linguistique» (p.125) car «tout se joue
dans l’enfance». L’affectif, la figure
symbolique de la mère et surtout celle du père,
que ce dernier soit absent, ambivalent ou libérateur,
ont, évidemment, un rôle majeur dans la
formation de l’enfant. Chez Leïla Sebbar,
par exemple, écrivaine de père algérien
et de mère française, émigrée
en France depuis sa prime enfance, cela se traduit par
la recherche, à travers ses personnages, de la
langue paternelle :
«Dans cette exhortation à maintenir vivante
la langue des racines, l’arabe, à la transmettre
de génération en génération,
Leïla Sebbar exprime ce manque qu’elle ressent.
Il lui permet de comprendre, certes, mais peut-être
pas de rejoindre l’autre, aimé, à
commencer par le père. Ainsi, elle souligne son
besoin d’être “dedans”. C’est
là que l’identité cesse d’être
flottante» (p.123).
Le
danger de la diglossie
C’est
donc un véritable dilemme, celui de l'interculturel
et de l’ambivalence qu’il implique, que
Dalila Arezki pose par le biais de ce livre. Pour réussir
à être réceptif et à éviter
de s’enfermer dans la négation de l’Autre,
il faut nécessairement surmonter les situations
conflictuelles qu’engendre la diglossie, c’est-à-dire,
ces inhibitions anxieuses et ces complexes de toutes
sortes qui assaillent l’individu. Or, qu’est
donc l'interculturation ? N’est-elle pas la démarche
inverse ? Ne se base-t-elle pas d’abord sur l’identité
de l’individu, sur son épanouissement et
non sur sa différence ?
Le problème du multiculturalisme, ses principaux
aspects, l’acculturation et l’intégration,
ses avantages mais aussi ses dangers, interpelle de
plus en plus notre conscience. Car ce phénomène
qui compartimente les cultures et les individus, qui
crée des ghettos mentaux et physiques, n’est-il
pas susceptible de devenir à tout moment le terreau
des explosions sociales?
Romancières algériennes francophones :
langue, culture, identité est une étude
dense, fort bien documentée, à lire et
à relire.
Rafik
Darragi
–––––––––––––––––––––
Dalila Arezki, Romancières algériennes
francophones : langue, culture, identité, Séguier,
170 pages.
|