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Critique littéraire :
La
Presse de Tunisie - Lundi 23 janvier 2006
Le
camp du bandit mauresque Roman de Hubert Haddad
Le
déporté du soleil
Par
Rafik DARRAGI
Né
en 1947 à Tunis, poète, essayiste et romancier,
Hubert Haddad est connu également pour avoir
fondé et dirigé la revue littéraire,
Le Point d’être, où sont publiés
des inédits d’Artaud, de Rodanski, de Charles
Duits et de Michel Fardoulis-Lagrange. Au début
des années cinquante, ses parents s’installent
à Paris. Après des études de lettres,
il publie à 20 ans son premier recueil de poèmes.
Un rêve de glace, son premier roman, paraît
en 1974 aux éditions Albin Michel. Une cinquantaine
d’ouvrages suivront, romans, essais, nouvelles
et pièces de théâtre. Citons en
autres: Le Cimetière des poètes (Le Rocher),
La Double conversion d’Al-Mostancir (Fayard),
Le Ventriloque amoureux (Zulma) et Le Nouveau magasin
d’écriture (Zulma).
Son
nouveau roman, Le Camp du bandit mauresque, qui vient
de paraître chez Fayard, a pour sous-titre «Un
récit d’enfance». Comme tant d’autres
écrivains, natifs de Tunisie, comme Nicole Jean
avec son roman Une enfance tunisienne (La Presse du
20/9/04) et Danielle Barcelo-Guez, avec Au 28, rue de
Marseille, Tunis, (La Presse du 03/10/05), Hubert Haddad
a souhaité retrouver l'univers ludique de son
enfance et revivre de vieux souvenirs enfouis précieusement
dans les replis de la mémoire. Une tranche de
vie donc, celle d’un petit enfant juif, dont les
parents, venus de Tunisie, tentent de survivre à
Paris dans des conditions pénibles, d’abord
à Ménilmontant, puis à Kremlin-Bicêtre.
Mais contrairement à ces auteurs, Hubert Haddad
ne se veut pas graveur de mémoire. Son livre
ne ramène pas au pays natal. S’il est bel
et bien un témoignage, il n’est pas pour
autant, un retour aux sources encore moins un «pèlerinage».
On n’y retrouve donc pas cet incessant questionnement
sur la pertinence d’un tel retour, cette angoisse
lancinante de ne plus retrouver ses repères,
de remuer des souvenirs pénibles. Néanmoins
une indicible nostalgie du pays court en filigrane tout
au long du livre :
« J’avais en moi une large blessure flottante,
étrangement indolore, comme anesthésiée
au froid de l’oubli : la grisaille de Paris répondait
au silence des parents venus refaire leur vie en arrachant
les rejetons de l’amour d’un Eden pouilleux
mais fort en aromates et en lumière. »
p.76
Orages!
Une nostalgie
perceptible également à travers la peinture
des personnages hauts en couleur, comme celui de la
grand-mère Baya, du père ou encore de
la mère, Marcuse, qui rappelle Falcoche, mais
en plus débile :
« Elle ne manquait pas, dès qu’un
orage éclatait, de nous rassembler toutes lumières
éteintes, les mains sur la tête, debout
au centre de la pièce pour conjurer la foudre.
» p.74
En un style vif et imagé, l’auteur nous
livre, une à une, les brèches de sa mémoire,
du temps où il avait «quatre ans…
et toute (sa) raison » , des brèches, brèves
mais détaillées, qui surgissent comme
des brûlots du fond des ténèbres.
Parce qu’elles se produisent sous une forme linéaire,
sans acrobaties dans la chronologie, elles s'insèrent
admirablement dans l’ouvrage, transformant la
tranche de vie, bien circonscrite, en un témoignage
d'un vécu douloureux, tant il est vrai qu’un
«enfant, alerté du pire apprend vite les
facteurs de causalité liés à toutes
sortes de désagréments. » p.11
Les désagréments ou plutôt les traumatismes,
survenus à cet enfant, ne manquent pas. En les
égrenant, en mêlant sa propre histoire
aux événements qu’il traverse, l’enfant
découvre peu à peu l’étendue
du fossé le séparant non seulement de
ses parents mais également des autres membres
de la société qui l’entoure. Il
ne tarde pas, par exemple, à percevoir la mésentente
entre ses parents et l’hypocrisie qu’elle
sous-tend :
«La cruelle désunion devient vite un mode
pervers d’attachement. La scène de la séparation
se jouait de préférence devant un public
acquis au théâtre de marionnettes : nous
étions deux, et peut-être trois, en comptant
le bambin aux langes, à assister au dramatique
partage des valises ouvertes sur le matelas »
p.77
Dès le premier jour de l’école,
il note l’incompréhension de l’institutrice
à son égard:
«En une vie d’enseignante, par fatale impéritie,
madame Bouillotte aura sans doute démoralisé
pour la vie des générations d’élèves
tout juste entrés en lice. L’école
communale, dès l’origine, fut pour moi
le pire des tourments. » p.142
Nuages
dans un ciel vide
La cruelle
prise de conscience de sa condition humaine survint
à la suite de la mort accidentelle d’un
ami:
«Julien Hacquenaud, devint, sans espoir, l’ami
qui me manquait. Je pleurai sa mémoire en piétinant
les feuilles, envahi d’une foule d’indices
qui eussent dû attester sa présence. Qu’il
en fût soustrait, annulait le monde. Le deuil
initia ma première tentative d’école
buissonnière. Déambuler sans but, une
seule image en tête, ressemble à la perte
de conscience» p.199
Heureusement, l’imaginaire de l’enfant est
un formidable rempart non seulement contre le malheur
et la mort, mais aussi contre la bêtise humaine:
« …à l’heure de l’appel,
où nous devions épeler chacun nos noms,
lieu et date de naissance,longtemps je fus le seul à
n’être point d’Argenteuil, de Villejuif
ou d’un quelconque village du Berry ou du Tardenois.
«Tunis, en Tunisie» demandait le maître
pour appuyer l’anomalie » p.198
Et lorsque les parents de la petite Argine dont il est
‘fou amoureux’, interdisent à leur
fillette de jouer avec lui, l‘étranger’,
le petit garçon, se réfugie dans l’irrationnel.
Or qui peut donc résister à l'irrationnel?
Lorsqu'on est en mesure d'interpréter le monde
à sa guise, que peut la société
? Que peut la mort ? Et c’est ainsi que le petit
garçon devient le bandit mauresque amoureux de
sa belle odalisque.
A bien le lire, ce livre est plus qu'une description
factuelle d'une tranche de vie. Il n’est pas une
somme de souvenirs et d’anecdotes, assénée
pêle-mêle. Loin de là. Ce qu'il nous
offre, en vérité, c'est une formidable
prise de conscience, l'éveil de l'esprit critique
d'un enfant, innocente victime à la fois de la
désillusion de parents irresponsables, et d’une
société où l’antisémitisme
reste latent. «Les vrais paradis sont ceux qu’on
a perdus» a-t-on dit. L’attirance de l’auteur,
enfant déporté du soleil tunisien, comme
il le dit lui-même, vers son passé, participe
d'un besoin irrésistible de témoigner,
et par conséquent, de lutter contre ce "fond
d'oubli" dont parle Marguerite Yourcenar, sur lequel,
"comme les nuages dans le ciel vide", se dissipe
notre misérable condition humaine.
R.D.
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Hubert Haddad, Le Camp du bandit mauresque,
Fayard, 254 pages
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