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Critique littéraire :

La Presse - Lundi 19 Janvier 2004

Littérature

Le Guetteur de mirages. Cinq poèmes préislamiques
Traduits de l’arabe
et commentés par Pierre Larcher

Le guetteur de mirages

Le Guetteur de mirages qui vient de paraître aux Editions Actes Sud/Sindbad est un recueil de 5 poèmes préislamiques traduits de l’arabe et commentés par Pierre Larcher, docteur ès lettres et professeur de linguistique arabe à l’université d’Aix-en-Provence.

Il s’agit de :

- Le poème en dâl, «Demeure de Mayya…» d’al-Nâbigha al Dhubyâni. Poète de tribu devenu poète de cour, adulé par les Lakhmides de Hîra, al-Nâbigha al Dhubyânî («Le geyser des Dhubyân») est un surnom de Ziyâd b.Mu’âwiya, de la tribu des Murra ( Arabie centrale) (c.525-603 ap. J.-C.)

— «Dis adieu donc à Hourayra…», poème en lâm d’al-A’shâ Maymûn. Œuvre célèbre, souvent traduite et étudiée, écrite suivant un mètre basît. L’auteur, dit al-A’shâ (Le malvoyant), (c. 570-625 ap.J.-C.), issu de la tribu des Qays (basse vallée de l’Euphrate), était un panégyriste chrétien qui sillonnait l’Arabie, du nord (Hîra ) au sud (Najrân).

— Le poème en bâ , «De ses gens, Malhoub s’est vidé…», de ‘Abîd b.al-Abras, qui vécut probablement durant la première moitié du VIe siècle ap. J.C. Al-Abras appartenait à la tribu des Tha’alaba (Arabie centrale).

«Que sont les pleurs…», poème en lâm Mâbukâ’u d’al-A’shâ Maymûn.

— «Un détour pour saluer…», poème en râ’ d’al-Nabigha al-Dhubyânî.

Pourquoi ces cinq ?

Selon Pierre Larcher, ces cinq poèmes peuvent fort bien «prétendre à des titres divers», au prestigieux surnom de Mu’allaqât, dans la mesure où, outre leur qualité intrinsèque, ils sont susceptibles de mettre fin à la tradition ‘divergente’ concernant le nombre exact de ces chefs-d’œuvre :

«C’est la première fois, écrit il, qu’on peut lire en français( ainsi d’ailleurs qu’en aucune autre langue étrangère), non seulement les Sept, tels que commentés par Anbârî (m.328/940) ou Zawzanî, mais encore les Neuf, tels que commentés par Ibn al-Nahhâs, les Dix, tels que commentés par Tibrîzî, et les Mu’allaqat/Sumût de la Jamhara.» (Introd.p.14)

Bien que la structure de ce travail fasse essentiellement référence à la tradition arabe de la qasîda tripartite: nasîb ( développement élégiaque initial), rahîl (‘voyage’), madîh (éloge), linguistique oblige, c’est d’abord le langage poétique qui prime. Ayant longtemps séjourné en Cyrénaïque chez d’authentiques tribus, féru autant de dialectologie que d’archéologie, l’auteur se défend d’être un simple ‘arabisant de cabinet’ (p.16). Grâce à son expérience acquise sur le terrain, il affirme, par exemple, que les bédouins d’aujourd’hui déclament des poèmes dont la longueur,«suspecte pour Blachère, (est) au contraire le corollaire obligé d’un ton essentiellement épique» (p.17).

La force de l’oralité

Epique, ce genre de poésie l’est à coup sûr. Mais ferment de l’esprit humain, il demeure, malgré les vicissitudes du temps, en parfaite symbiose avec les divers constituants de la culture arabe. C’est probablement pour cette raison que le commentateur de ces cinq poèmes avoue rester l’héritier de «la tradition occidentale des “humanités”», conscient de l’importance de la poésie archaïque dans l’élaboration du tempérament de la nation arabe en dépit des aléas de la transmission, des pertes et des ajouts subis au cours des siècles.

Dans cet ouvrage, son rêve est de restituer à cette poésie sa «dimension orale, oratoire et théâtrale, cette tension presque continue qui ne se relâche que pour de rares moments de grâce» (p.18) tant il est vrai que, faite, avant tout, pour être déclamée, cette poésie qui s’adresse tour à tour aux contribules (yâ qawmî), à la bien-aimée, à l’ami (khalîl), à l’adversaire ou encore, par dédoublement, au poète lui-même, ne manque ni de puissance ni de “théâtralité”.

Référence incontournable pour tout poète averti, Le Guetteur de mirages reste néanmoins à la portée du lecteur sans connaissance de la littérature arabe et de ses lointaines origines, dans la mesure où, à défaut d’une présentation plus consistante de la poétique arabe, une riche bibliographie vient s’ajouter aux longues introductions et notes consacrées à chaque poème. Il est également un ouvrage — un de plus — illustrant les inlassables efforts déployés par le directeur de Sindbad, Farouk Mardam-Bey, pour que la culture arabe «fasse partie du paysage culturel français» et atteindre enfin la place qu’elle mérite dans le monde occidental. (Cf. “Une Prédiction hasardeuse”, La Presse de Tunisie du 10 février 2003).

Rafik Darragi

Le Guetteur de mirages. Cinq poèmes préislamiques, traduits de l’arabe et commentés par Pierre Larcher, Sindbad/Actes Sud, 119 pages.

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