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Critique littéraire :

La Presse - Lundi 16 Février 2004

Littérature

Gibraltar, croisée des mondes, d’Hercule
à Boabdil
(T1) — Gibraltar, improbable frontière,
de Colomb aux clandestins (T2) de Zakia Daoud

Le mythe et la réalité

Par Rafik DARRAGI

Autrefois les Anciens appelaient le détroit de Gilbraltar les Colonnes d’Hercule par allusion aux deux montagnes qui le délimitent : djebel Tarik, du nom du conquérant Tarik Ibn Zyad du côté espagnol, et djebel Moussa, le mont Abylos des Phéniciens, du côté marocain. Voici en quels termes en parle le responsable de la collection qui porte le même nom, des Editions Séguier et qui vient de publier en deux beaux volumes l’œuvre monumentale de Zakia Daoud, Gibraltar, croisée de mondes et Gibraltar, improbable frontière :

«Les Colonnes d’Hercule sont les lieux mythiques où le Colosse légendaire, fourbu, donna naissance à l’Afrique et à l’Europe en les séparant et ouvrit le vieux monde méditerranéen à l’appel océanique des lointains.

Pays natal de l’Afrique et de l’Europe, là où les deux continents sont les plus proches, là où la mer et l’océan se mélangent, les Colonnes d’Hercule sont les témoins millénaires d’échanges ininterrompus d’hommes et d’idées, entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, entre la chrétienté et l’Islam , entre l’ancien et le nouveau monde.»

Zakya Daoud, l’auteur de cet ouvrage, n’est pas une inconnue. Journaliste de profession, ancienne rédactrice en chef de la revue marocaine Lamalif, elle a publié Abdelkrim, une épopée d’or et de sang (Séguier,1999), Féminisme et politique au Maghreb (Eddif, Casablanca,1996), Les Marocains des deux rives (L’Atelier,1997), Ferhat Abbas, une utopie algérienne avec l’historien Benjamin Stora (Denoël, 1995) et Ben Barka avec Maâti Monjib (Michalon, 1996).

Hors des sentiers battus

Dès le premier tome intitulé Gibraltar, croisée des mondes, d’Hercule à Boabdil, on sent chez Zakya Daoud une volonté d’éviter les sentiers battus, d’appréhender les événements historiques selon les temps présents et non dans leur «hic et nunc» comme le veut la tradition universitaire.

Comme pour mieux souligner la gravité du sujet et la majesté de ces lieux qui n’ont jamais cessé d’attiser la convoitise, c’est d’abord du haut d’un avion qu’elle nous décrit ce «faucon encapuchonné de nuages» dont parle Montherlant et dont «la masse noire … verrouille ce passage séparant l’Orient de l’Occident». Ce qui ne rend que plus douloureuse «la double amputation» subie par le Maroc et l’Espagne, c’est-à-dire la perte par le Maroc de la presqu’île de Sebta en 1415 et celle de Gibraltar par l’Espagne en 1704. Désormais le contrôle du détroit n’est plus aux mains des pays riverains mais dans celles de la perfide Albion

Quitte à ne pas respecter la chronologie d’usage, mais soucieuse de restituer le passé selon une vision nettement engagée, elle déploie les événements et les espaces dans un enchevêtrement tel qu’elle semble se livrer non à une analyse historique rigoureuse mais à une méditation pleine de réminiscences nostalgiques :

«Traversé d’influences, nourri de conflits (le détroit de Gibraltar) est aussi, par son exceptionnelle promiscuité, un jeu de miroir et une illusion d’optique. La double fracture sociale spatiale et temporelle qu’il couvre, aussi tranchée qu’elle apparaît, est une image inversée et un reflet tenace, la chose et son contraire, la figure de la rupture en même temps que celle de l’improbable rencontre, le mythe et la réalité.» ( p.12)

Perte de substance

Et même lorsque le déroulement de l’histoire se veut linéaire, l’habitude reprend vite ses droits car, décollées pour ainsi dire de la chronologie, des réflexions, parfois amères, ne tardent pas à émerger :

«La même crainte ancestrale, celle de Rome devant les Barbares, anime les peuples sédentaires de l’Europe d’aujourd’hui. Le nord vit donc dans la crainte de la rupture de la digue de Shengen, des barbelés du détroit.» (p.119)

Déformation professionnelle ? Peut-être. Longtemps journaliste, Zakia Daoud ne peut rester insensible devant l’effet destructeur de «cette folie collective» qui s’est emparée «d’un pays où règne sans travail et sans perspectives, une désespérance sociale pour les jeunes : tout le monde est en état de fuite, les partants, les restants, les partis, ce qui est une perte de substance.» (p.215, vol.II). D’où le titre fort révélateur du 2e volume : Improbable frontière, de Colomb aux clandestins.

Tant il est vrai que certains problèmes, comme l’immigration, ne peuvent faire l’économie d’un vrai débat, car savamment drapées de la connotation éthique — puisqu’elles visent la sécurité des personnes — devenant au fil des jours, de plus en plus sévères, les réglementations et les barrières protectionnistes provoquent des malheurs et des ravages incalculables.

Et paradoxalement, c’est bien à cause de ces prises de position de l’auteur et de ces jugements de valeur qui émaillent son travail que le lecteur se laisse prendre. L’œuvre, à vrai dire, est si prenante. Le talent de Zakia Daoud, en effet, n’aurait été que peu de choses s’il n’y avait cette constante greffe du social dans les turbulences de l’histoire, dans cette frappante transposition de siècles.

Balises

Démonstration habile d’une compréhension originale de l’histoire de ce rocher mythique, les deux volumes de Gibraltar, toutefois, ne se présentent pas comme un labyrinthe où le lecteur risque de se perdre, car le chenal, bien qu’il soit parfois tortueux, est bien balisé même lorsque l’auteur aborde l’histoire de Tanger, cette ville mythique et sulfureuse, à travers les prismes des personnalités occidentales qui y vécurent, notamment l’écrivain américain Paul Bowles.

Aussi, malgré cette approche peu orthodoxe – puisque l’événement devient forcément réductible dès qu’on le scrute avec a priori — l’empreinte de l’historienne reste-t-elle palpable, en particulier dans ce souci permanent du détail historique :

«Le 18 août1808, à 4h15 de l’après-midi, dans les jardins du palais Boujeloud de Fès, le roi du Maroc, Moulay Slimane, reçoit, à cheval, protégé par son parasol impérial, entouré de ses officiers et hauts fonctionnaires, quelque 700 personnes, deux représentants de Napoléon : le consul d’Ornano, accrédité à Tanger et parent de l’empereur et l’officier du génie Antoine Burel, porteur d’une lettre impériale.» (Vol.2, p.82)

C’est ce souci du détail, en vérité, qui oriente les deux tomes de cette œuvre magistrale, et leur confère intérêt et cohérence ; détail, d’ailleurs, qui ne vient jamais en travers d’une excellente prose au rythme fluide et à la syntaxe savante.

Gibraltar est certainement appelé à enrichir l’histoire du Maghreb. C’est un ouvrage volumineux mais agréable à lire et à relire, voire une référence incontournable pour tout historien averti, comprenant d’innombrables notes, une riche bibliographie et un glossaire.

R.D.

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Zakia Daoud, Gibraltar, croisée des mondes, d’Hercule à Boabdil, volume I, Editions Séguier, 381 pages.

- Gibraltar, improbable frontière, de Colomb aux clandestins, volume II, Editions Séguier, 311 pages

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