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Critique littéraire :

La Presse - Lundi 14 Mars 2005

Littérature

Etat de siège - Poème de Mahmoud Darwich, traduit de l'arabe par Elias Sambar, photographies d'Olivier Thébaud - Palestine! de Jean-Pierre Millecam

L'enfant de l'absence

Par Rafik DARRAGI

Parlant de la phénoménologie des structures affectives, Pierre Bourdieu affirmait, dans son célèbre ouvrage Les Règles de l'art : genèse et structure du champ littéraire, que la singularité d'une œuvre, cet "amour sensible" qui la distingue, "peut s'accomplir dans une sorte "d'amor intellectualis rei", assimilation de l'objet au sujet, et immersion du sujet dans l'objet, soumission active à la nécessité singulière de l'objet littéraire."

Ce phénomène, nous le retrouvons en filigrane dans Etat de siège, du poète palestinien Mahmoud Darwich. Cet ouvrage, publié récemment par Actes Sud/Sindbad, est, en effet, plus qu'un simple recueil de poèmes; il est également une source riche d'enseignements, illustrant cette "assimilation de l'objet au sujet", et cette "immersion du sujet dans l'objet", grâce notamment à une série de photographies qui accompagnent l'ouvrage et qui sont judicieusement inscrites dans leur contexte biographique et historique. Subtil mélange de "réalités dissonantes", elles illustrent, ô combien, la profonde détresse d'un pays meurtri.

Ramallah, janvier 2002. Les chars israéliens assiègent la ville. Le poète, cette voix du peuple, s'insurge et, en réaction, nous livre ce long poème construit selon une succession de fragments, une centaine environ, chaque fragment relatant métaphoriquement une scène, une pensée, le tout entrecoupé, de temps en temps, par une répétition qui revient, lancinante comme pour souligner, tel un leitmotiv, son indicible douleur.

Point d'anathème pourtant ; point de harangue enflammée. Le poète semble conscient de l'inanité de ses efforts ; aussi prévient-il le lecteur :

Ne fais pas confiance au poème,

Cet enfant de l'absence,

Car il n'est ni intuition

Ni pensée,

Mais sens du gouffre.

L'espoir néanmoins subsiste:

Ici, sur les pentes des collines, face au couchant

Et à la béance du temps,

Près des vergers à l'ombre coupée,

Tels les prisonniers,

Tels les chômeurs,

Nous cultivons l'espoir.

Que faire durant un siège sinon attendre? Pourtant, la main est toujours tendue :

'Vous, qui vous tenez sur les seuils, entrez

Et prenez avec nous le café arabe.

Vous pourriez vous sentir des humains, comme nous.

Vous, qui vous tenez sur les seuils,

Sortez de nos matins

Et nous serons rassurés d'être comme vous,

Des humains. p.16

Malgré la mort cruelle qui frappe à tout instant :

'Un enfant naîtra, ici, maintenant,

Dans la rue de la mort… à chaque heure.

*

Il jouera avec un cerf-volant

A quatre couleurs,

Rouge, noir, blanc, vert,

Puis il entrera dans une étoile fugitive.

Et c'est tout naturellement que le poème se termine par une série d'aphorismes inspirés par le mot ' paix' . La paix peut être, tour à tour :

propos du voyageur en lui-même

Au voyageur venant dans le sens opposé.

Ou

colombes de deux étrangers qui se partagent

Le dernier roucoulement au bord du gouffre

Ou encore

défaite des glaives devant la beauté

Naturelle, là où la rosée ébrèche le fer.

Il est à noter que les photos, une quarantaine en noir et blanc, fruits de plusieurs voyages effectués à Gaza et en Cisjordanie, ne sont pas censées illustrer le poème ; néanmoins les scènes de désolation, les paysages en ruine, les habitations dévastées, la tristesse des visages en gros plan, les pierres tombales qu'elles fixent, témoignent on ne peut mieux du malheur qui continue à frapper le peuple palestinien.

L'engagement et l'affectivité du photographe, Olivier Thébaud, perceptibles à travers ce rapport étroit qui le lie à son objectif, nous les retrouvons cette fois dans un petit essai de Jean-Pierre Millecam intitulé Palestine ! publié par les Editions El Manar. C'est un vibrant plaidoyer inspiré par une certitude monolithe en faveur du peuple palestinien. Après s'être battu pour l'indépendance de l'Algérie et séjourné longtemps au Maroc, l'auteur avait développé et entretenu des liens affectifs très forts avec ces pays :

" J'ai vécu dans l'ombre, dans la lumière des peuples d'Algérie, des peuples du Maroc, au point que, dans certaines circonstances, j'ai pu croire que le même sang coulait dans nos veines. " (p.8)

Aujourd'hui, en tant que romancier et essayiste, témoin de son temps, il réagit à un état de fait qui le préoccupe au plus haut degré :

"Jetant un regard douloureux sur la tragédie palestinienne, je dis, : oui, Israël possède aujourd'hui un ennemi radical, et cet ennemi c'est…Israël ! Car aimer les Juifs m'oblige à haïr ce qui les prive d'être eux-mêmes, ce qui les fait renier dans la chair de leur Histoire, ce qui les conduit à trahir la longue suite de prophètes et de philosophes dont leur génie reste pétri. " (p.8)

R.D.

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Mahmoud Darwich, Etat de siège, poème traduit de l'arabe (Palestine) par Elias Sanbar ; photographies d'Olivier Thébaud, Actes Sud/Sindbad,145pages.

Jean-Pierre Millecam, Palestine ! Collection Combats, Al Manar, 20 pages.

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