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Critique littéraire :

La Presse - lundi 9 mai 2005

Littérature

Surtout ne te retourne pas - Roman de Maïssa Bey

Le passé définitif

Par Rafik DARRAGI

Maïssa Bey, de son vrai nom, Samia Benameur, est née en1950, en Algérie, à Ksar-el-Boukhari, ville des Hauts Plateaux. Elle est actuellement conseillère pédagogique à Sidi Bel Abbes. Maïssa Bey a publié plusieurs études et romans, dont Nouvelles d'Algérie qui obtint en 1998 le grand prix de la Nouvelle de la Société des gens de lettres, Cette fille-là (2001), qui obtint lui aussi un prix (Marguerite-Audoux), Entendez-vous dans les montagnes…(2002), Au commencement était la mer (L'Aube poche, 2003) et Sous le Jasmin la nuit (2004). Cofondatrice et présidente de "Parole et écriture ", une association de femmes algériennes, elle participe également à la revue Etoile d'encre, éditions Chèvrefeuille étoilée (Algérie-France).

"Mon écriture est un engagement contre tous les silences", cet aveu de Maïssa Bey se retrouve de nouveau illustré dans son dernier roman, Surtout ne te retourne pas (Editions de l'Aube). Parce qu'il s'ordonne autour d'un séisme meurtrier, cet ouvrage peut paraître, au premier abord, une œuvre de circonstance. Mais, si dans la mesure où ils touchent l'homme dans sa chair tous les malheurs se ressemblent, il est, par contre, des catastrophes dont les conséquences sont incalculables.

Bien que personne ne puisse prévoir et maîtriser tous les événements, la vie de chacun, a-t-on dit, est éclairée par des signes. Ceux qui ont, jusqu'ici, balisé la vie de la jeune Amina, l'héroïne, ne sont guère nombreux. Elevée dans une famille aisée mais étouffante, au milieu de laquelle elle se sent comme "une note discordante… un peu comme le crissement que fait parfois la craie sur le tableau" au point d'entrer dans une existence abandonnée à l'aventure, elle avoue tout au début du livre : "Si ma vie a basculé en un seul jour, c'est en raison de la conjonction de deux phénomènes naturels, c'est-à-dire extérieurs à moi, et surtout indépendants de toute volonté humaine" (p.25).

Faut-il le souligner ? L'un de ces deux phénomènes naturels illustrant notre incapacité d'influer sur le cours du destin - un tremblement de terre meurtrier - n'a pas tout à fait perdu cette ancienne connotation religieuse qui le rend supportable. On s'évertue, là où frappe le malheur, à démontrer qu'il y a, néanmoins, quelque chose de plus important que ces phénomènes qui viennent perturber le cours normal de la vie, font partie de la vie elle-même, voire qu'ils sont justifiés et compensés par le salut de l'âme, la vie éternelle, dans l'Au-delà. Il faut donc savoir patienter et résister contre la souffrance.

Et c'est précisément cette résistance au malheur, cette lutte contre le désespoir que Maïssa Bey a finement décrite dans ce roman. Mais contrairement à l'enseignement traditionnel, l'exaltation des valeurs morales ne tend pas, ici, à faire sortir l'individu de sa condition humaine pour lui faire atteindre un état de grâce, une transcendance, le souci majeur d'Amina, et de ses compagnes d'infortune n'étant pas la Rédemption mais tout simplement la vie Ici-bas. Dans le chaos général, chaque sinistré, désormais, devient seul responsable de son destin. "Aide-toi, le Ciel t'aidera". Du coup, l'inégalité de fait, qui caractérise la société, disparaît; un nivellement s'opère au sein de cette communauté disparate où "le deuil, la souffrance et l'absence sont devenus tellement ordinaires, tellement banals, que semblent incongrus l'inventaire et remémoration des personnes disparues dans chaque famille".

Tant il est vrai que "les verbes exprimant la possession matérielle, l'appartenance à un groupe, à une famille et les liens affectifs les plus essentiels, tissés tout au long d'une vie, ne se conjuguent plus qu'à la forme négative ou au passé. Au passé définitif, comme l'a souligné un jour Nadia en parlant de son désir de tout effacer pour pouvoir continuer à avancer" p.109.

Continuer à avancer, coûte que coûte, survivre. Ainsi donc, bien que le fait de n'avoir aucune attache, aucun point fixe soit tenu comme une malédiction divine, Amina, profondément ébranlée par le séisme, n'hésite pas à se défaire de ses attaches familiales et de ses racines. Comme Nadia, Sabrina, Dada Aïcha ou Nono, elle s'emploie à actualiser les virtualités qu'elle découvre petit à petit en elle.

"Écrire, écrire pour ne pas sombrer, écrire aussi et surtout contre la violence du silence, contre le danger de l'oubli et de l'indifférence ". Comme ses précédents ouvrages et notamment, son roman, Cette fille-là, Surtout ne te retourne pas est, certes, un travail de mémoire prenant , mais il est aussi un pamphlet acerbe, sous forme d'une galerie de tableaux saisissants, s'inscrivant dans un souci constant d'humanité.

R.D.

Maïssa Bey, Surtout ne te retourne pas, Editions de L'Aube, 208 pages.

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