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Critique littéraire :

La Presse - 28 Janvier 2004

Culture

Sur les traces de nos artistes à l'étranger

Avec le calligraphe Abdallah Akar

Le peintre des mots

Parlant de la calligraphie chinoise, le chercheur taïwanais Lin Jinzhong disait : " Art plastique par excellence, puisque art de la forme et source d'infinie variété dans le tracé des traits des caractères, la calligraphie est plus que l'habit qui embellit ces derniers, elle est l'âme visible d'un texte. Art emblématique du monde chinois, art humaniste, elle se prête aussi bien à la contemplation qu'à la lecture et peut être appréciée d'innombrables façons. " (Revue Migraphonies, n°2, année 2002, p. 9).

Nous pouvons en dire autant, sans trop nous tromper, de la calligraphie arabe, cet art ne relevant pas d'un code propre différent de ceux qui régissent les autres genres d'activité artistique. La calligraphie a non seulement recours à des techniques et à des matériaux semblables, mais elle véhicule, elle aussi, des idées, des sentiments, qu'ils relèvent du sacré et/ou du profane, de l'historique ou de l'allégorique.

Cette impression, ce rapprochement, nous les avons particulièrement ressentis en visitant l'atelier du peintre calligraphe Abdallah Akar, à Saint-Ouen L'Aumône, en banlieue parisienne. Entretien que voici.

L'idée de ce qui est beau et de ce qui ne l'est pas varie selon l'époque et selon les peuples, mais il n'en demeure pas moins vrai que l'idée de beauté elle-même, celle de la ligne (khatt) en calligraphie , reste étroitement tributaire de l'idée de production artistique. A ce titre donc, l'œuvre d'art possède non seulement une valeur esthétique intrinsèque mais également une fonction, un message. Si l'on considère la calligraphie arabe comme art sacré, sa fonction serait donc l'éducation religieuse. Vous avez d'ailleurs l'an dernier participé à Eragny au Salon d'art sacré contemporain. Vous considérez-vous, par conséquent, comme un communicateur de messages?

Oui, ceci est particulièrement vrai de l'art de la calligraphie. C'est un mode d'expression où l'artiste s'érige, parfois malgré lui, en un communicateur de messages. Mais moi, mon message reste un message d'ordre personnel, intime, dans la mesure où le texte n'est qu'un prétexte. J'essaie de sortir des règles strictes imposées par l'art calligraphique en m'inspirant du vécu, dans une société qui n'est pas ma société d'origine. Je m'en inspire donc et j'espère qu'elle exprime mes conflits. J'avoue, néanmoins, que j'aime parfois rechercher mon inspiration directement dans la poésie, qu'elle soit arabe ou occidentale, celle de Badr Châker As-Sayyâb ou d'Aboul Kacem Chabbi, celle d'Eluard ou de Prévert. D'ailleurs mon rêve, c'est de peindre tous les poèmes d'Aboul Kacem Chabbi.

Je suppose qu'aujourd'hui vos conditions de travail ont changé. La calligraphie arabe est perçue différemment. La lecture connotative est devenue certainement plus complexe, d'autant plus que la spiritualité inhérente à la calligraphie arabe ne rend pas votre tâche aisée.

Depuis la guerre du Golfe, l'atmosphère s'est considérablement dégradée et mon travail s'en ressent. C'est une influence néfaste sur mon moral. Oui, aujourd'hui, j'avoue que je me sens cassé. Mon calame est pour ainsi dire cassé. Les Arabes sont au creux de la vague, c'est certain et c'est triste.

Peut-être faudrait-il faire connaître votre activité artistique avec un autre visage. Tenter de faire voir l'invisible à travers le visible, rendre le décodage plus aisé afin que la valeur esthétique des formes architectoniques de la langue arabe soit mieux perçue.

C'est difficile. Tout est entaché de soupçons. L'arabe n'est enseigné que dans quelques lycées. Avec le matraquage quotidien des médias, la lecture dénotative incite aux interprétations les plus extrémistes, loin de ce que j'ai voulu montrer. Plus d'un maire soupçonne aujourd'hui les expositions de calligraphie de véhiculer des messages séditieux.

Quels sont, malgré tout, vos projets ?

Vous savez dans notre métier, dans la création, on attend l'événement. D'une manière générale, la calligraphie arabe est en crise ; il lui faut de nouveaux développements. Personnellement, je voudrais poursuivre le travail que j'ai commencé avec l'œuvre Les Poèmes suspendus, ou Mouallaquat, que j'ai réalisée pour le compte de la médiathèque de Saint-Ouen l'Aumône en fonction d'un jeu de lumière et d'ombre. C'est une œuvre monumentale, une structure d'une série de toiles calligraphiée rappelant les poèmes suspendus à la Kaâba. Tout autour, à la base, j'ai fixé 9 carreaux en faïence portant le mot " Allah", allusion aux 99 épithètes .

Je voudrais, en même temps, profiter de ce manque d'invention de la calligraphie pour perfectionner cet héritage historique, le diversifier, rechercher d'autres supports que le papier ou la toile. Créer, par exemple, une œuvre en trois dimensions 3m x 3m , une structure en fer inoxydable ajourée au laser. On pourrait en faire une porte symbolisant la rencontre entre l'Orient et l'Occident. Comme je viens d'accomplir un stage à Vallauris chez des céramistes, je compte travailler la poterie, la faïence, rechercher non pas la forme mais ce que je peux mettre dessus.

Avez-vous des projets pour la Tunisie ?

Je pense à mon pays à chaque instant. Malheureusement, je n'ai aucun projet d'exposition à ce jour. Ma dernière exposition à Tunis remonte à 1996 lors du Festival d'arts plastiques. J'attends les propositions.

Entretien conduit par Rafik DARRAGI

 

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