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Littérature:
La
Presse - Lundi
13 Décembre 2004
L'Espérance
des classiques, de Patrick Guyon
Le
point de rebroussement
Par
Rafik DARRAGI
Se
lancer dans la lecture du livre de Patrick Guyon, L'Espérance
des classiques, que les Editions Séguier viennent
de publier, est une vraie gageure. C'est un ouvrage
dense, au ton incantatoire mais sans afféterie,
constitué d'une série de lettres adressées
à des intellectuels écoutés, aux
convictions solides, comme Pierre Judet de la Combe,
homme qui se tient "sous la Science et n'a de cesse
qu'une sorte de vrai soit établi" (p.87).
Volumineux (330 pages), il n'ambitionne ni plus ni moins
qu'à s'ériger en "un moratoire dans
des querelles qui peuvent accroître le déclin
de la culture classique", ou, mieux encore, en
un "point de rebroussement", susceptible de
"neutraliser les différends entre l'herméneutique
critique, l'anthropologie et l'humanisme historique
". (p.7)
Il
est vrai que nous sommes nombreux, aujourd'hui, à
croire que si l'éducation, et par extension,
l'autorité au lycée, reste l'affaire de
tous, en particulier celle des professeurs et des parents,
l'enseignement, c'est-à-dire la transmission
du savoir, relève, par contre, du professeur,
et de lui seul. En effet, rares sont ceux qui osent
aborder, comme le fait aujourd'hui avec une telle conviction
Patrick Guyon, le problème si crucial des disciplines,
notamment des humanités, encore moins celui des
programmes et des horaires y afférents.
Or,
faut-il le souligner ? La notion des humanités,
telle qu'elle se présente aujourd'hui, prête
le flanc à de multiples contradictions, voire
à des " différends " parmi le
corps enseignant. Dans un monde moderne où le
maître mot est devenu la Science, le mérite
de Patrick Guyon n'est pas tant d'avoir décelé
ce dérapage de l'enseignement, qui met, à
vrai dire, en péril toute l'institution, c'est-à-dire
" l'acte même qui définit l'humanité
", c'est d'avoir crié, haut et fort, sa
désapprobation, d'avoir eu l'insigne courage
de défier une opinion largement opposée
au retour des humanités.
Son
cri, haut et fort, revient dans le livre presque comme
un leitmotiv :
"1)
Plus que seulement les langues anciennes, c'est la littérature
qui disparaît du champ scolaire. 2) Remettons
donc au centre la littérature (avec la conviction
qui peut faire dire que le droit, par exemple, est 'un
poème sérieux') et nous verrons prendre
leur place dans le cursus scolaire, d'une façon
cohérente, les inventions chinoises, romaines
et grecques, pour ne citer que quelques-unes des plus
grandioses qu'il nous faut dire lisibles à lire,
bien que les langues qui les rapportent vers nous soient
perdues ou paraissent inaudibles". (p.141)
De
la cohérence
Bien
que cette thèse soit aux yeux de l'auteur "un
peu simpliste ", susceptible d'être "présentée
de manière réversible", elle ne saurait
être appréhendée proprement si on
occulte les antinomies que pose la langue à tout
un chacun. En effet, totalement soumis à la langue
qu'il parle, aveuglé pour ainsi dire par "
sa foi dans la grammaire, la croyance en tout cas que
les structures de la syntaxe des langues que nous parlons
décrivent l'ordre du monde", l'individu
a tendance à faire de sa langue " un plain-savoir,
ce qui veut dire des formes unies ", ignorant superbement
les "aspérités qu'on voit dans le
désordre de leur constitution ". (p.121)
L'auteur
note également l'intrusion intempestive "
d'autres murs que proprement scolaires" (
p.290) dans les disciplines enseignées à
l'école, ce qui entraîne l'effondrement
de la filière littéraire car "la
place et la nature d'une discipline ne peuvent manquer
de retentir sur toutes les autres "( p.293), d'où
son appel non seulement à redéfinir et
à adapter "contenu et horaire à la
cohérence de l'ensemble ", mais également
à instituer une nouvelle méthode de travail
au sein de chaque discipline, et à uvrer
autour d'un "nud problématique ",
à savoir "le formalisme pour les Lettres,
l'historicisme pour l'Histoire, le subjectivisme pour
la Philosophie, l'utilitarisme pour les langues vivantes
" (p. 294)
L'historicité
de l'homme
C'est
ainsi qu'il pense que la richesse du latin se trouve
sous-estimée dans la mesure où l'on ne
tient plus compte, dans la traduction du texte ancien,
des images d'une double, voire d'une triple civilisation,
que cette langue dite 'morte', transpose en réalité;
car à chaque mot latin, s'ajoutent nécessairement
de riches connotations provenant du grec et de l'hébreu.
Le terme 'gloria', par exemple, n'évoque-t-il
pas 'doxa', voire 'dokei', ce ' jeu des apparences'
contrastant avec le monde de la lumière, objet
de tous les schismes de la chrétienté?
L'auteur
s'élève aussi contre cette fâcheuse
tendance des enseignants à ignorer la valeur
de l'historicisme, à négliger l'épaisseur
historique requise dans l'appropriation des textes anciens.
En classe, face au texte, on " distend la conscience
historique ", on repousse dans un passé
lointain l'événement en le présentant,
au reste, dans un idiome rébarbatif ( p. 91),
oubliant ainsi que " le fait d'être historique
est constitutif de l'homme ". (p. 97)
D'aucuns
peuvent fort bien rétorquer et dire que la glorification
des humanités et la recherche de ce fondement
qui est à la base de la tendance formative de
l'être humain est une tâche monumentale,
un travail d'équipe de réflexion. D'autres,
encore, peuvent prétendre que l'heure est à
l'urgence, et que les langues étrangères
tendent, de plus en plus, à être assimilées
aujourd'hui, non pas à une discipline au même
titre, par exemple, que le français ou la philosophie,
qui, elles, exigent un apprentissage approfondi, mais
à une simple pratique de 'dépannage',
à comprendre l'autre plus qu'à se faire
comprendre ; il n'en demeure pas moins vrai que L'Espérance
des classiques est, à nos yeux, un ouvrage appelé
à être une référence incontournable
; car même s'il s'agit d'un débat classique
sur l'enseignement dans la mesure où il appelle
au renouvellement des humanités actuelles, il
englobe néanmoins le problème de l'éducation.
En d'autres termes, il n'aide pas seulement à
transmettre un savoir ; il ne se contente pas de préconiser
" une nouvelle pensée du maître "
; il n'offre pas seulement un programme de substitution,
mais il prétend aussi ouvrir de nouvelles perspectives
et préparer l'élève à affronter
la vie.
A
l'heure où le problème de l'autorité
à l'école secoue le monde de l'enseignement,
à l'heure où l'image médiatique
est en train d'envahir l'esprit de l'élève
jusqu'à lui faire oublier non seulement la réflexion
mais aussi l'imaginaire, il va sans dire qu'un tel ouvrage
est une bouffée d'oxygène qui vient à
point nommé.
R.D.
Patrick
Guyon, L'Espérance des classiques, Séguier,
330 pages.
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