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Critique littéraire :
Livres
Si
la musique doit mourir de Tahar Békri
Le
point de non-retour
«L’œuvre
de T. Békri, marquée par l’exil,
l’errance et le voyage, évoque des traversées
de temps et d’espaces continuellement réinventés.
Parole intérieure, dans la mêlée
du siècle, elle est en quête d’horizons
nouveaux, à la croisée de la tradition
et de la modernité. Elle se veut avant tout chant
fraternel, terre sans frontières».
Ce texte, qui figure en quatrième de couverture,
illustre on ne peut mieux le nouveau recueil, Si la
musique doit mourir, que le poète tunisien vient
de publier aux éditions El Manar (collection
Poésie du Maghreb).
Inspiré par l’actualité ou, plus
poétiquement, par «la mêlée
du siècle», ce travail tranche par l’engagement
du poète dans la société. Un engagement
total, sans nuances, comme si, perdant patience, la
coupe ayant débordé, la «parole
intérieure» se devait d’éclater,
de proclamer tout haut son indignation :
Si la musique doit mourir
Si l’amour est œuvre de Satan
Si ton corps est ta prison
Si le fouet est ce que tu sais donner
Si ton cœur est ta barbe
Si ta vérité est un voile
Si ton refrain est une balle
Si ton chant est oraison funèbre
Si ton faucon est un corbeau
Si ton regard est frère de la poussière
Comment peux-tu aimer le soleil dans ta tanière
?
Faut-il s’en étonner ? Au-delà de
la musique et de ses charmes, le poète défend
sa propre cause, sa propre survie. Peut-on jamais concevoir
un poème sans amour et sans musique ?
«De la musique avant toute chose», proclamait
Shakespeare. «Etre vivant», selon Victor
Hugo, le verbe ne saurait se passer d’affection,
de chaleur. Car, si comme le dit Hamlet, «les
mots sans les pensées ne vont jamais au ciel»,
les mots sans la musique n’atteignent jamais le
cœur. Ceux qui, en 1946, ont rédigé
La charte spirituelle de l’humanité, l’ont
bien vu, eux qui ont gravé en lettres d’or
:
«La musique est l’expression de l’idéal
artistique le plus élevé : réflexion
des harmonies célestes, elle place l’homme
directement devant les mystères les plus profonds
de la vie».
S’érigeant en défenseur de la société,
le poète fustige les tenants de cet obscur nouvel
ordre en recourant à divers procédés
stylistiques comme l’apostrophe, la personnification,
la métonymie ou encore la métaphore, celle
qui, parfois, par simple contraste, blesse comme le
couteau. Ainsi, dans le premier poème de ce recueil,
il rappelle indirectement la symbolique de la rose,
cette fleur qui, paradoxalement, provient de ces mêmes
contrées qui tentent aujourd’hui de bannir
la musique et de priver le monde de ce qui constitue
sa joie de vivre :
Donne-moi ton piano
pour consoler la pierre
la surdité lui blesse le cœur
ils ont lâché les corbeaux dans le jardin
de roses
la meute tous crocs devant
déchirant la silence des violons
ils ont enchaîné les cerisiers aux civières…
Et le lecteur de songer avec amertume au célèbre
poète du Jardin des roses, à Saâdi,
et à cette magnifique période, hélas,
aujourd’hui révolue, quand la civilisation
musulmane était à son apogée alors
que l’Occident n’était qu’à
ses premiers balbutiements.
Malgré le ton extrêmement combatif de quelques
poèmes (notamment «Maître de la poussière),
tout le recueil semble imprégné de cette
tristesse et de cette nostalgie, comme si le poète
avait voulu lui imprimer une seule ligne de force, une
seule et unique perspective. Le lecteur ne manquera
pas de remarquer, à cet égard, que plus
d’un poème a trait aux thèmes de
prédilection du poète. Si la douleur de
l’errance, de l’exil et de la séparation,
par exemple, perce dans «Je te nourris absence»,
elle éclate au grand jour dans «Elégie
en noir et blanc» comme dans «C’est
septembre» :
C’est septembre
qui brûle ses nuages nourris de ta flamme
dans la pénombre
tu revoyais la petite ruelle sauvée des hauteurs
où enfant tu scrutais le large…
On
peut évidemment disserter longtemps sur le rôle
du poète et sur les vertus de la poésie.
Mais, en ce qui concerne la «parole intérieure»
et le cheminement du chantre tunisien Tahar Békri,
et à la lumière de son dernier recueil,
il est possible d’affirmer qu’il a atteint
un point de non-retour dans son engagement, un engagement
dicté, certes, par son amour pour la poésie,
les lettres, la musique, le goût du savoir et
de la culture, mais aussi par cette faculté qui
permet aux grands hommes qui façonnent la pensée
humaine et réveillent la conscience individuelle,
d’entrevoir ce qu’est l’homme en réalité,
ce qu’il recèle, ce qu’il ressent.
Rafik
DARRAGI
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Tahar Békri, Si la musique doit mourir, éditions
El Manar, 78 p.
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