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Critique littéraire :
La
Presse (Tunis) 21 Février 2005
Les
1.001 Nuits et l'imaginaire du XXe siècle
Par
Rafik DARRAGI
Récits
sans âge aux origines nombreuses, les contes des
Mille et Une Nuits ont donné lieu, on le devine,
à d'innombrables spéculations. Véritable
trésor dont la signification déborde le
cadre étroit normalement assigné aux livres
de contes classiques, ils constituent aujourd'hui, malgré
leur connotation juvénile, un apport inestimable
à l'imaginaire collectif de l'humanité
tout entière.
A
cet égard, il faut signaler la parution, le mois
dernier, aux Editions de L'Harmattan, d'un ouvrage au
titre révélateur : Les 1.001 Nuits et
l'Imaginaire du XXe siècle. Il constitue le dernier
volume de la collection "Etudes transnationales,
francophones et comparées", qui a longtemps
fait ses preuves. Inaugurée en 2001 par l'ouvrage
"Cultures transnationales de France : des beurs
au ?" sous la direction de Hafid Gafaïti,
cette collection ambitionne de "transcender les
barrières culturelles et linguistiques"
pour se consacrer exclusivement à l'étude
des "cultures immigrées", ces "nouvelles
identités et discours qui défient les
modes de pensée traditionnels sur l'identité,
la nation, l'histoire, la littérature, l'art
et la culture dans le contexte postcolonial".
Si
l'on s'en réfère au choix des sujets abordés,
il semble que l'accent porte surtout sur cet aspect
universel des Mille et une Nuits. C'est une "galaxie",
affirme judicieusement Christiane Chaulet-Achour en
titre de sa contribution. Pour preuve, elle met en exergue
la définition détaillée du mot
:
Galaxie
: nébuleuse en forme de spirale, faite d'un amas
d'étoiles, de gaz, de poussières.
Spirale
: courbe plane qui décrit des révolutions
autour d'un point fixe (ou pôle), en s'écartant
de plus en plus.
Soulignant
l'apport considérable des Contes, oeuvre mythique
considérée aujourd'hui comme l'une des
plus célèbres de la littérature
arabo-islamique, elle écrit :
"Si
cet ensemble de contes est devenu une référence
obligée du clin d'oeil d'écriture, il
est aussi inspirateur de réécritures,
de dérives et de nouvelles créations."
(p.7)
Comme
l'a déjà signalé Malek Chebel dans
son étude Psychanalyse des Mille et Une Nuits
(éditions Payot), à propos de l'aspect
érotique perceptible dans plusieurs épisodes,
(cf La Presse de Tunisie du 30 juin 03), Christiane
Chaulet-Achour insiste, elle aussi, sur "le fonctionnement
profond" de ces contes, basé essentiellement
sur "l'ambiguïté et le franchissement"
(p.15), deux "charnières" qui ont permis
à "la parole créatrice", celle
de la femme, bien entendu, de "pulvériser"
les obstacles et les barrières érigés
par la masculinité.
Les
indications bibliographiques, données en annexe,
sont nombreuses ; bien qu'elles restent incomplètes,
comme le signale en note l'auteur, elles présentent,
néanmoins, à notre sens, un intérêt
certain pour tous ceux qui s'intéressent à
ce chef-d'oeuvre.
Certes,
il nous est difficile, faute d'espace, d'analyser longuement
toutes les contributions qui sont, à vrai dire,
aussi passionnantes que variées. Celle de l'arabisant
et anthropologue Gilbert Grandguillaume, par exemple,
souligne l'influence du Coran et l'apport considérable
de la culture bédouine et de l'oralité
dans la transmission des Contes à travers les
âges, avant d'aborder ensuite la structure particulière
de ce "livre sans auteur ni texte original":
"La
caractéristique des Mille et Une Nuits est de
se présenter, non comme un recueil de contes
divers, mais comme une unité, que J-E Bencheikh,
et auparavant E. Cosquin, ont nommé le récit-cadre,
intégrant tous les contes. Ce cadre comprend
le prologue, et les contes font évoluer la situation
initiale jusqu'à sa résolution dans l'épilogue."
(p.51-52)
Cette
unité, note l'auteur, permet à son tour
de mettre en évidence dans cette oeuvre non seulement
la complémentarité existant entre l'écriture
et l'oralité mais aussi l'alternance bénéfique
et hautement symbolique, de la vie et de la mort, du
jour et de la nuit. Jeu subtil qui "conduit à
penser que les Nuits sont bien "l'antilivre",
le livre qui bouleverse les apparences, qui restitue
une vérité cachée." (p.64)
Le
rôle primordial de la nuit, sa connotation avec
la guérison qu'elle est supposée apporter,
nous en retrouvons l'écho dans la lumineuse communication
de Violaine Houdart-Mérot : "Proust Dormeur
éveillé ou comment surseoir à l'arrêt
de mort".
"Seule
puissance qui puisse faire obstacle à la mort"
(p.87), la parole, en l'occurrence celle de Shéhérazade,
se trouve remplacée par l'écriture chez
Proust. C'est grâce à elle et à
ce procédé poétique qu'est la métaphore,
une métaphore souvent empruntée des Mille
et Une Nuits, que l'auteur de La Recherche du temps
perdu, peut prétendre échapper à
la mort, comme Shéhérazade. Son univers,
celui de Guermantes en particulier, s'anime alors, devient
féerique ; les clochers se transforment en jeunes
filles, les fauteuils en tapis volants. Désormais
la subjectivité n'a plus de secrets ; l'être
humain n'a plus de mystère. Qui peut donc résister
à l'irrationnel? Lorsqu'on est en mesure d'interpréter
le monde à sa guise, que peut le temps ? Que
peut la mort ?
Mais
Proust n'est pas le seul à être tenté.
Les réécritures des Mille et Une Nuits
sont nombreuses. Dans son article intitulé Les
Mille et Une Nuits, la culture populaire et le théâtre
arabe, Ahmed Cheniki cite non seulement Ahmed Abou Khalil
El Qabbani, Tewfik El Hakim, Ahmed Bakathir, Najib Er
Rihani, Saâdallah Wannous, Alfred Faraj, Maroun
an Naqqash, ou encore, plus proche de nous, l'Algérien
Alloulou, mais également des dramaturges européens
comme Guibert Pixéricourt, Eugène Scribe,
Albert Vanloo et William Busnach.
Contrairement
à Ahmed Cheniki, Jacques Le Marinel préfère,
lui, se concentrer sur un seul cas d'adaptation. Il
propose dans sa contribution l'analyse de l'oeuvre d'Isabel
Allende, Les Contes d'Eva Luna. Il y voit une transposition
moderne qui illustre, on ne peut mieux, non seulement
la reprise presque méthodique du récit-cadre
et la construction narrative des Mille et Une Nuits,
mais surtout "la prééminence de la
femme dans la relation amoureuse" (p.172). Cette
transposition équivaut, selon l'auteur, à
une "opération diégétique,
qui touche l'univers spatio-temporel et les personnages.
Par l'intermédiaire de son héroïne,
Eva Luna, Shéhérazade latino-américaine,
elle nous fait traverser l'histoire et les milieux sociaux
de son pays d'origine, une histoire souvent marquée
par la violence." (p.175)
Polymorphe
à volonté, la violence est de tous les
temps, de tous les lieux. Dans les Nuits, presque tous
les contes sont tissés d'une chaîne de
violences dont la cause principale n'est autre que la
luxure et la fornication. Car, qu'est-ce qui détermine
l'action dans ces contes sinon leur caractère
essentiellement sombre et érotique? Que raconte
donc le tout premier conte, celui du roi Shâhriyâr
et de son frère Shâh Zamân sinon
l'histoire d'une kyrielle d'amours coupables et néfastes
?
Invariablement,
les personnages se font violence à eux-mêmes
et à l'ordre établi, et souffrent mille
châtiments avant et après l'acte coupable.
Et si ces vices s'accompagnent de leur processus conventionnel
de rétorsion et de rétribution, c'est
probablement à cause de nos enseignements et
traditions qui, généralement, ne distinguent
que peu de différences entre les rapports métaphoriques
des mystères de la chair et ceux issus de l'esprit.
Faut-il dès lors s'étonner de la richesse
de cette galaxie ?
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