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Critique littéraire :
La Presse Littéraire ( lundi 25 Septembre
2006)
L'héritage d'Ibn Khaldoun(25/9/06)
Gabriel
Martinez-Gros est professeur d’histoire du Moyen
Age à l’université Paris-VIII. Il
a écrit plusieurs ouvrages sur le monde arabe
: L’Idéologie omeyyade (1992), Identité
andalouse (1997), L’Islam en dissidence (en collaboration
avec Lucette Valensi, 2004).
A dix-huit ans, Ibn Khaldoun s'installa à Bougie
où il devint vizir
Parmi ses traductions : Ce que la culture doit aux Arabes
d’Espagne, de Juan Vernet (1985), et de l’amour
et des amants (Le collier de la colombe), d’Ibn
Hazm (1992), publiés par Sindbad.
Son nouveau travail, cette fois, porte sur un livre,
mais quel livre ! Il s’agit de l’œuvre
fondamentale d’Ibn Khaldûn : Le livre des
exemples et recueil de l’origine et de l’histoire
sur les fastes des Arabes, des étrangers et des
Berbères, et sur ceux de leurs contemporains
qui ont détenu l’Empire,composée
de trois parties : L’introduction (Muqaddima)
(un volume), L’histoire universelle (six volumes)
et Le voyage (Rihla) (un volume).
L’auteur commence, en toute logique, par commenter
le récit la Rihla, «d’allure autobiographique»,
certes, mais qui a le mérite de justifier clairement
les théories d’Ibn Khaldûn. C’est,
selon Gabriel Martinez-Gros, «une version de l’histoire
universelle à travers la vie d’un homme,
qui se trouve être l’auteur. On ne trouvera
donc, par définition, dans cette existence, rien
qui ne confirme en détail ce que l’œuvre
pose dans l’abstrait ou dans la généralité».
(p.14)
Ibn Khaldûn est né à Tunis en 1332,
d’une famille d’origine yéménite
établie à Séville dès le
VIIIe siècle, mais qui vint s’installer
en Tunisie peu avant la conquête de la ville par
les chrétiens. Son grand-père était
au service des princes almohades et son père
était juriste et poète. A dix-huit ans,
Ibn Khaldûn quitta Tunis décimée
par la peste et s’installa à Fès
puis à Bougie où il devint vizir. Mais
bientôt la politique n’eut plus d’attrait
pour lui. Avec la transformation des tribus en petits
Etats autonomes, Ibn Khaldûn comprit que les grandes
monarchies n’étaient plus possibles et
que le processus civilisationnel tel qu’il le
concevait était désormais rompu. Retiré
chez la tribu des Awlâd Arrîf, il rédigea
sa célèbre Introduction (Muqaddima) puis
la majeure partie de son Histoire Universelle. Après
un bref séjour à Tunis, il s’installa
définitivement au Caire où il mourut en
1406.
Incapable d’imaginer, ne serait-ce qu’un
instant, «qu’un livre écrit, puis
modifié, amendé, enrichi, allongé,
enseigné, objet presque unique des préoccupations
d’Ibn Khaldûn pendant les trente dernières
années de son existence, puisse présenter
des ruptures de sens si abruptes, des divergences d’intérêt
si déconcertantes, des dénivellations
d’intelligence si affligeantes» (p.10),
Gabriel Martinez-Gros se propose, dans Ibn Khaldûn
et les sept vies de l’Islam, de rendre à
cette œuvre monumentale son vrai visage, son «unité».
En effet, il est aujourd’hui clairement établi
que la pensée d’Ibn Khaldûn a été
sciemment mutilée. Comme l’affirme l’auteur,
«l’héritage d’Ibn Khaldûn
vaut pour sa liberté d’inspiration plus
que pour l’exactitude de sa traduction»
(p.31). Lorsqu’on prononce le nom d’Ibn
Khaldûn, il est rare qu’on ne songe pas
immédiatement à la Muqaddima, tant est
puissante la fascination exercée par cette œuvre.
Comme La Chronique de Tabarî, la Muqqaddima reste
une référence incontournable pour tous
les historiens du monde musulman. Mais au lieu d’être,
comme La Chronique, une volumineuse histoire universelle,
une vision du monde depuis sa création, une riche
galerie de portraits de prophètes, de patriarches,
de rois et mêmes d’anges et de génies,
où la fable allègrement se mêle
au fait, la Muqaddima est plutôt une sorte «d’exemplum»
qui permet d’élucider en particulier le
lien entre savoir et pouvoir, la politique constituant
presque les deux tiers du récit. C’est
précisément cet aspect qui incita au XIXe
siècle certains partisans du colonialisme en
Algérie à s’intéresser à
cette œuvre.
Mais si des figures éminentes comme Jacques Berque,
Ernest Gellner ou, plus récemment, le professeur
marocain, Abdesselam Cheddadi, surent analyser la Muqaddima
avec pertinence, on ne peut dire autant du baron de
Slane. Chargé en 1840 par le ministère
français de la Guerre de traduire la Muqaddima,
cet officier et homme de lettres était pourtant
convaincu que son auteur serait d’un grand secours
dans «l’établissement des réalités
utiles au praticien de l’administration coloniale»
(p.26), puisqu’elle facilitait l’étude
objective du système tribal très présent
à l’époque en Algérie. Mais
il interpréta les termes «peuples»
et «nations» selon le sens que les historiens
de l’époque comme Michelet ou l’Anglais
Macaulay donnaient à ces mots. Or, comme l’a
démontré A. Cheddadi (Cf. La Presse du
8 novembre 2004), s’agissant de l’historiographie
musulmane, il fallait tenir compte de l’attachement
au sacré, c’est-à-dire à
ces invariants, à ces points de repère
jugés concrets, capables de contrebalancer le
poids de l’imaginaire. A cet égard, le
rôle du Coran et du Hadith, fondement scripturaire
de la religion et de la loi musulmanes, est essentiel
dans l’élaboration de la pensée
et de l’écriture de l’histoire dans
le monde musulman.
Le livre de Gabriel Martinez-Gros est une analyse subtile
et une savante remise en question de quelques certitudes.
Soulignant l’amalgame entre sociologie et histoire,
il précise : «‘‘Sociologie’’
prétend rendre ilm al-umrân, mais le mot
a surtout le mérite d’en exclure un autre,
‘‘histoire’’, et d’abord
histoire de l’Etat et des dynasties» (p.31).
Il faut préciser, à cet égard,
que les théories d’Ibn Khaldûn ont
dérangé les partisans du colonialisme
dans la mesure où les principes politiques positifs
qu’il préconisait, l’unité
de la nation, apparaissaient comme le ferment idéal
de la révolte.
Gabriel Martinez-Gros insiste, comme A. Cheddadi, sur
l’importance de l’appartenance à
l’Islam et l’usage d’une langue commune,
l’arabe, qui, grâce à ses subtilités
et ses glissements de sens réels, est l’outil
idéal pour s’attaquer à l’histoire
universelle. Il écarte quelques théories
accolées à tort à la pensée
d’Ibn Khadûn, comme «l’histoire
cyclique» dans la mesure où l’acte
fondateur, la naissance de l’Islam, est par essence
unique (p.304). Parce que la maturité de la conscience
sociale commence à se manifester dans le milieu
tribal, comme le texte du Coran, «être éternel
et attribut divin», tout est soumis à l’Ijtihad,
à l’Examen de l’intelligence humaine,
révélée, elle également,
dans la langue arabe (p.304).
Parce que son auteur a été amené,
comme tous les éminents arabisants, à
traduire de grands textes classiques arabes, Ibn Khaldûn
et les sept vies de l’Islam est une œuvre
originale et passionnante, fruit d’une riche expérience.
Autre mérite : elle vient à propos. Si
l’œuvre monumentale d’Ibn Khaldûn
a survécu au temps et à ses vicissitudes,
c’est qu’elle est le résultat d’une
longue, souvent judicieuse, réflexion et non
d’une inclination spontanée sans fondement
solide. La période tumultueuse de l’histoire
arabe qu’elle analyse s’apparente beaucoup
à une geste exaltant les vertus héroïques
d’un peuple, valorisant la force au combat, la
noblesse de l’origine et la défense de
l’honneur. Malgré son caractère
hétérogène, elle reste, par conséquent,
le miroir d’une société, le reflet
de ses croyances, coutumes et aspirations à travers
les siècles, se déplaçant dans
l’espace comme dans le temps, réfutant
du coup les clichés réducteurs qui, hélas,
sont aujourd’hui trop souvent accolés à
l’Islam.
R.D.
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Gabriel Martinez-Gros, Ibn Khaldûn
et les sept vies de l’Islam, Editions Sindbad/Actes
Sud, 367 page
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