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Littérature:
La
Presse - Lundi
8 Novembre 2004
Les
Arabes et l'appropriation de l'histoire - Essai de Abdesselam
Cheddadi
L'historiographie
arabe en question
Par
Rafik DARRAGI
Il
est parfois des ouvrages prenants, qui se refusent à
tout résumé tant chaque paragraphe, chaque
phrase, voire chaque mot, y semble irréductible.
C'est le cas de celui que vient de publier le professeur
marocain Abdesselam Cheddadi, Les Arabes et l'appropriation
de l'histoire.
Titulaire
d'un doctorat ès-lettres de l'Ecole des hautes
études en sciences sociales, spécialiste
d'Ibn Khaldûn dont il a traduit et présenté
plusieurs uvres, notamment Le Voyage d'Occident
et d'Orient, Peuples et nations du monde, extraits du
Kitâb al-'Ibar, Abdesselam Cheddadi sait de quoi
il parle. Son livre est une analyse subtile et une savante
remise en question de quelques certitudes à propos
de l'historiographie musulmane, qui résiste à
toute réduction, et qui ne doit, surtout pas,
faire l'objet d'une lecture hâtive.
L'interprétation
communément admise aujourd'hui à propos
de l'historiographie musulmane découle d'un enseignement
essentiellement basé sur les uvres d'historiens
musulmans traduites au cours des siècles ainsi
que sur une équivalence entre 'târîkh'
et histoire fort aléatoire et peu fondée.
Liée aux conditions d'émergence de l'Islam,
reconstituée d'un façon hasardeuse sur
la base des compilations et abrégés des
IIIe et IVe siècles de l'Hégire, l'historiographie
musulmane est généralement appréhendée
comme une ' singularité radicale', voire une
'totale altérité de l'écriture
de l'histoire avec l'apparition de l'islam'. Henri Pirenne,
pour ne citer que cet historien, n'affirmait-il pas
dans son Mahomet et Charlemagne :
"
Avec l'Islam, c'est un nouveau monde qui s'introduit
sur les rivages méditerranéens. Une déchirure
se fait qui durera jusqu'à nos jours. "
(p.14)
Cette
thèse, tenue longtemps pour dogme, préfigure
la théorie du 'choc des civilisations' de l'Américain
Huntington ; elle a été néanmoins
ébranlée, depuis, par des historiens américains
de renom, comme M.Hodgson, qui affirme dans son célèbre
The Venture of Islam, que l'avènement de l'Islam
n'est pas une rupture irrévocable dans la civilisation
méditerranéenne, mais qu'il est bel et
bien un aboutissement, un avatar de 'l'âge axial'qui
vint à la suite des civilisations chinoise, indienne,
hellénique, et irano-sémitique.
Rupture
ou continuité?
Cheddadi
est lui aussi convaincu que la nouveauté de l'Islam
ne réside pas dans une rupture radicale avec
le passé mais plutôt dans l'uvre
des premiers pionniers de l'historiographie musulmane,
soucieux de l'héritage qui leur a été
transmis. Relançant de nouveau le débat,
il se propose, dans son ouvrage, "d'explorer l'hypothèse
opposée, celle d'une continuité avec la
tradition de l'Antiquité tardive en nous demandant
en quoi l'Islam a modifié cette tradition ou
innové par rapport à elle". (p.16)
Partant
du constat que l'Antiquité classique a abouti
à "deux époques qui se chevauchent
sans coïncider et que l'empire romain connut des
changements dramatiques entre 400 et 700, tandis que
les fondations de la civilisation islamique furent posés
entre environ 600 et 900" (p15), Cheddadi se propose
à la fois de lier de façon plus systématique
l'étude de l'avènement de l'Islam "au
contexte global de l'Antiquité tardive et de
procéder à un comparatisme des aspects
de l'histoire de toute la région de la mer Méditerranée
orientale dans le cadre d'une étude globale,
et non de façon isolée". (p.16)
Le
mérite de cette démarche, basée
donc sur l'approche comparative, est évident
: en effet, la rupture placée par Henri Pirenne
à l'avènement de l'Islam se trouve déplacée
de près de 3 siècles, et les débuts
de l'Islam deviennent partie intégrante de l'Antiquité
tardive. Du coup, les différents aspects de la
civilisation islamique des premiers siècles ne
peuvent plus être décrits en termes d'influence
ou d'emprunt, mais plutôt en termes de continuité,
de discontinuité et d'innovation.
Une
religion, une langue, un héritage
Mais,
à défaut de reconstituer fidèlement
la tradition historiographique musulmane primitive dans
la matérialité de ses textes - tâche
ardue mais qui reste actuelle - Cheddadi se veut plus
modeste : en se basant sur les 'postulats de base' classiques
adoptés dans toute écriture de l'histoire
(religieux, philosophiques ou scientifiques), il veut
étudier, dans une première partie, l'histoire
'conceptuelle', l'horizon conceptuel dans lequel l'historiographie
musulmane s'est trouvée placée à
sa naissance et au cours de ses premiers développements,
autrement dit, durant les deux premiers siècles
de l'Hégire.
Deux
facteurs majeurs, reconnaît-il, ont contribué
à l'établissement de l'empire arabe sur
une base solide : une religion et une langue, ajoutées
à un héritage civilisationnel (Grèce,
Inde, Chine, etc.). Après une présentation
de l'arrière-plan illustrant l'intérêt
des Arabes pour l'histoire et la culture hellénique,
comme les fresques de Qusayr'Amra et les sources historiques
qui prouvent l'intérêt des historiens chrétiens
pour l'histoire des Arabes comme le Chronographia de
Théophane, Cheddadi analyse longuement un ouvrage
intitulé Akhbâr 'Ubayd Ibn Shariya, récit
mettant en scène le Calife Mu'âwiya el
'Ubayd. C'est une présentation du passé
arabe se basant sur les sources d'autorité que
sont le Coran, la poésie, la science islamique
et accessoirement, l'enquête et les inscriptions.
Histoire
et vérité
Puis,
en homme averti, tenant compte de l'attachement au sacré,
c'est-à-dire, à ces invariants, à
ces points de repère jugés concrets, capables
de contrebalancer le poids de l'imaginaire, il analyse
le rôle du Coran et du Hadîth, fondement
scripturaire de la religion et de la loi musulmanes,
ne manquant pas de souligner leur importance dans l'élaboration
de la pensée et de l'écriture de l'histoire
dans le monde musulman.
Ces
deux corpus à caractère sacré,
dit-il, "posent la question centrale de l'historiographie
musulmane: celle des rapports entre vérité
et histoire " (p.94), al-Haqq (le Vrai') étant
" le pivot, l'enjeu central du texte coranique
" (p.109) A la lumière du texte sacré,
l'histoire de l'homme se révèle être
'un double paradoxe': "Se présentant comme
une histoire du Vrai et de sa communication aux hommes,
entée sur une psychologie fondamentale, l'histoire
apparaît
comme constitutive de l'essence
de l'homme et de son être. En effet, tel qu'on
peut le dégager de l'analyse du Coran, le rapport
entre l'homme et le Vrai est tel que celui-ci ne se
donne que dans le processus sans fin de la croyance
et de l'incroyance où l'histoire, sous les espèces
de la mémoire et de l'oubli, de l'exhortation,
de l'avertissement, et du rappel, de la récompense
et du châtiment, assume une fonction éducative
fondamentale. Ceci est en rapport à la fois avec
la nature du Vrai et avec la nature de l'homme: le vrai
parce qu'il est en soi 'ghyab', mystère inaccessible
à l'homme ; l'homme parce que, être de
chair, de désirs et de passions, il est en soi
limité et incapable d'atteindre le Vrai. L'histoire
de l'homme qui, seule, le fait être, est celle
de ce double paradoxe de la communication, et de la
vocation de l'homme à recevoir cette communication
dans l'incapacité de la recevoir".
Avec
Miskawayh et Ibn Khaldûn
Et
parce qu'elle ne peut être, elle-même, appréhendée
hors de l'histoire, cette riche et complexe problématique
peut être "lue comme l'aboutissement d'un
long processus où se laissent facilement identifier
des éléments fondamentaux des traditions
juive et chrétienne". (p.113)
Ainsi,
simple 'histoire fondatrice', 'constructive' au cours
des deux premiers siècles de l'Hégire,
l'historiographie musulmane amorcera un tournant décisif
vers la fin du II/VIIIe siècle. Des figures prestigieuses,
comme al-Ya'qûbî, al-Dînawarî,
al-Tabarî, al-Mas'ûdî, al-Maqdisî
ou al-Bîrûnî, lui insufflent alors
un sang nouveau, adoptant vis-à-vis des faits
une neutralité semblable à la démarche
naturaliste de l'historiographie antique. Sans pour
autant rejeter la chronologie universelle chrétienne,
l'historiographie musulmane évoluera longtemps
loin des sentiers suivis par les traditions médiévale,
byzantine et occidentale. Avec Miskawayh et Ibn Khaldûn,
elle préfigurera l'historiographie moderne.
R.D.
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Abdesselam
Cheddadi, Les Arabes et l'appropriation de l'histoire,
Sindbad, Actes Sud, 396 pages.
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