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Critique littéraire :

La Presse _ Lundi 28 Avril 2003

Littérature

Les deux Jean : Jean Sénac, l’homme soleil, Jean Pélégri, l’homme caillou. Correspondances 1962-1973. Poèmes inédits réunis et présentés par Dominique Le Boucher.

L'homme soleil et l’homme caillou

Il s’agit de Jean Sénac, l’homme soleil, et de Jean Pélégri, l’homme caillou : deux hommes, deux poètes, deux amis longtemps portés par la même passion, bercés par le même rêve : vivre et mourir au sein de leur épousée l’Algérie libre et indépendante.

Comme pour mieux sceller cette longue amitié, les deux amis prirent l’habitude de signer leurs lettres, l’un d’un soleil, l’autre d’un caillou, Jean Sénac par allusion à son recueil Lettrier du soleil, et Jean Pélégri, aujourd’hui communément appelé «le scribe du caillou», par référence à son roman L’homme-caillou paru à Paris en 1965.

«Quand un homme a le pouvoir d’apporter Lumière dans les ténèbres

de dénouer complications et les ambiguïtés des apparences

pou rendre visible l’évidence

de mêler vie et mort pour que vie pèse plus lourd

il a pour nom poète»

En évoquant en ces termes le rôle du poète, l’auteur Jean Pélégri songe en réalité à son ami, Jean Sénac.

L’homme juste

Homme aux multiples identités, connu tour à tour comme Jean Comma, Christian Pérès ou Yahia El Ouahrani, Jean Sénac restera le poète qui osa chanter le soleil d’Algérie, le chantre qui proclama haut et fort, au prix de sa vie, son amour indéfectible pour les hommes et les femmes de cette belle terre qui le vit naître et qu’il a chérie sa vie durant. Il écrira dès 1952 ces vers prophétiques :

«Cet homme était juste comme une main ouverte

on se précipita sur lui

pour le guérir pour le fermer

alors il s’ouvrit davantage

il fit entrer la terre en lui».

Jean Sénac est né à Béni-saf, près d’Orans, le 27 novembre 1926. Très jeune, il fréquente les milieux littéraires. En 1946, il se lie d’amitié avec Emmanuel Roblès et Simone de Beauvoir, puis quelques années plus tard, avec Albert Camus et René Char. Membre de l’association des écrivains algériens, il fonde le cercle Lélian. En 1952, il part pour Paris où, parallèlement à ses activités littéraires, il se fait le défenseur de la cause algérienne. Son célèbre «Matinale de mon peuple», apparaît dans la revue Consciences algériennes. Après l’indépendance, Jean Sénac se fixe à Alger et devient conseiller du ministre de l’Education du gouvernement de Ben Bella. En 1967, apparaît son recueil Citoyens de beauté suivi de Lettrier du soleil, Poèmes iliaques, avant corps et Diwân du Noûn en 1968 puis les Désordres (1972). Il meurt assasiné à Alger le 30 août 1973.

Face à la mer

Son ami de longue date, Jean Pélégri, est lui aussi fils d’un propriétaire terrien de la Mitidja. Licencié de philosophie, il enseigne à Alger avant de s’engager comme volontaire en 1942. Membre, lui aussi, de l’association des écrivains algériens, il est l’auteur d’une dizaine de romans dont les plus célèbres sont : L’embarquement du lundi, (Gallimard, N.R.F., 1952); Les oliviers de la justice, (Gallimard, 1959); Le Maboul (Gallimard, 1963) et Les monuments du déluge (Christian Bourgois, 1967).

L’auteure de l’ouvrage, Dominique Le Boucher, est responsable de la rédaction et cocréatrice des éditions chèvre-feuille étoilée et de la revue Etoiles d’encre qui paraît en France et en Algérie. Elle est également critique littéraire dans la revue Algérie Littérature/Actions des éditions Marsa chez qui elle a publié Jean Pélégri l’Algérien (2000).

«Mon désir, avoue-t-elle en préface, était en réunissant ces témoignages d’amitié profonde et de poésie échangés entre deux hommes qui ont partagé la même ferveur de vie, de générosité et d’écriture, que les femmes et les hommes d’Algérie puissent avoir connaissance de ce rêve de beauté et de bonté, commun à l’homme soleil et à l’homme caillou debout face à la mer, la mer, la mer...»

La démarche est louable à plus d’un titre car non seulement elle témoigne d’une vision éminemment humaniste susceptible de rapprocher davantage les peuples mais elle a également le mérite de livrer au lecteur des lettres et des écrits inédits, bien agencés, d’une valeur certainement inestimable pour les étudiants et les chercheurs. Faut-il s’étonner, dès lors, d’apprendre que l’auteure est, elle-même, née «dans la banlieue parisienne au sein d’un univers pluriel?».

Rafik Darragi

Les deux Jean : Jean Sénac, l’homme soleil, Jean Pélégri, l’homme caillou. Correspondances 1962-1973. Poèmes inédits réunis et présentés par Dominique Le Boucher, Chèvre-feuille. étoilée éditions, 95 pages.

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