Critique littéraire :

La Presse du 31/10/05 Littérature

Petits crimes dans un âge d'abondance - Roman de Matthew Kneale

Ligne de force

Par Rafik Darragi

Nos lecteurs se souviennent peut-être de Matthew Kneale, ce brillant romancier anglais, établi aujourd'hui en Italie, et de ses ouvrages, en particulier : Les Passagers anglais et Douce Tamise, deux beaux romans qui s'inspirent des chefs-d'œuvre de Dickens, Oliver Twist, David Copperfield et Hard Times, et dont nous avons dit le plus grand bien. (cf. La Presse du 24 nov.03).

Avec son nouveau livre, Petits crimes dans un âge d'abondance, qui vient de paraître aux Editions Belfond, Matthew Kneale persiste et signe. C'est un recueil de nouvelles, construites presque sur le même mode que ses précédents ouvrages, toutes empreintes d'humour corrosif et d'émotion contenue, toutes aussi révélatrices les unes que les autres.
Où trouver la bonté, l'honnêteté et toutes ces qualités morales que l'on prône partout à travers le monde ? Qui règne donc sur cette terre, avec cet homme ni " ange " ni " bête ", en proie à ces fameux sept péchés capitaux à l'origine de tout le mal ? Pour tenter de répondre à ces questions si lancinantes de nos jours, Matthew Kneale nous livre une tout autre facette de la nature humaine en nous gratifiant non pas de sept mais de douze nouvelles.
La première, intitulée "Pierres", annonce la couleur : un couple de touristes anglais, en voyage en Chine, accusent de vol un pauvre hère ; ils découvrent ensuite leur erreur, mais par lâcheté, ils le livrent, sans broncher, à la terrible justice expéditive de ce pays.
Dans "Poudre", de loin, la plus longue nouvelle du recueil, c'est un avocat londonien des plus honorables qui tombe par hasard sur un stock de cocaïne. Cet homme de loi cède à la tentation et devient un dealer, entraînant dans sa chute tous les membres de sa famille.
Alors que dans ses précédents ouvrages, l'auteur nous offre un monde imaginaire qui devient imperceptiblement un univers réel, objet d'une enquête qui ne supporte aucune approximation, dans Petits crimes dans un âge d'abondance, toutes les nouvelles sont ancrées dans l'histoire contemporaine. "Métal" est le voyage mouvementé d'un marchand d'armes anglais qui débarque dans une ville africaine en proie à des émeutes. Confronté à la triste réalité, il veut changer de vie, hésite un instant, puis se résigne finalement à poursuivre son commerce de la mort.
De la mort, il en est question en particulier dans deux émouvantes nouvelles. D'abord 'Cachets' où, après une longue expédition, une mère éthiopienne tente de sauver sa petite fille atteinte de tuberculose. Elle entreprend avec elle un long et pénible périple pour solliciter le secours d'un couple de touristes occidentaux. Elle repart heureuse :
"Mesulu redescendait la colline, un sourire aux lèvres, le tube d'aspirine en plastique cliquetant dans sa main. Almaz prendrait un autre cachet demain, et ensuite un chaque matin, comme le lui avaient indiqué les étrangers. Elle avait déjà meilleure mine, c'était certain." (p.144)
Enfin dans 'Blanc', Matthew Kneale imagine les derniers instants d'un jeune kamikaze palestinien se dirigeant vers sa cible, emblème tragique d'une époque troublée et inhumaine.
A lire ce recueil, on se demande si Matthew Kneale ne va pas bientôt se lancer sur les traces de son compatriote Harold Pinter, qui vient d'obtenir le prestigieux Prix Nobel de littérature. Certes, Matthew Kneale n'est pas aussi engagé que l'auteur de The Birthday Party, qui se veut l'ennemi juré de Tony Blair et du président Bush. ( Il suffit de lire, à cet égard, le tout dernier long poème de Pinter, "The Special Relationship", au sujet de l'alliance entre les USA et la Grande-Bretagne, pour s'en rendre compte). D'autre part, Matthew Kneale n'a pas encore à son actif des pièces virulentes comme No Man's Land, ou The Homecoming, par exemple, où les personnages se révèlent de véritables énigmes indéchiffrables, au langage pervers, dissimulant leur jeu cruel. En revanche, l'ironie mordante, l'affligeante inconscience, la dissimulation, la cruauté, sont là et se devinent aisément, tout comme chez le nouveau prix Nobel.
Désireux de s'éloigner des sentiers battus, Matthew Kneale laisse à d'autres, du moins pour le moment, le soin de parler de politique, des séquelles du colonialisme et autres quêtes d'identité. Dans ce recueil, Petits crimes dans un âge d'abondance, il ne se complaît dans aucune mystification. On n'y trouve chez ses personnages ni faux-semblants ni malentendus, encore moins quelque traumatisme secret, enfoui au tréfonds de l'âme. Aucun n'entend porter témoignage sur les conditions de vie dégradantes. Aucun n'est habité par le souci des autres. De la première nouvelle 'Pierres', jusqu'à la dernière, 'Blanc', Matthew Kneale suit une grande ligne de force mise en lumière selon un éclairage des plus surprenants : l'Homme, agresseur agressé, victime et bénéficiaire de la violence, reste homme, moralement le même, partout dans ce monde absurde.

R.D.

Matthew Kneale, Petits crimes dans un âge d'abondance, Belfond, 264 pages.

P.S : dans notre article sur le livre de Jalel El Gharbi, Claude Michel Cluny : des figures et des masques (La Presse du 17 octobre), nous avons omis de mentionner le nom de sa collaboratrice, Gisèle Seimandi. Nous lui présentons nos excuses pour cette omission tout à fait involontaire.
- Nous devons préciser aussi que Claude-Michel Cluny n'est par directeur des éditions de la Différence, contrairement à ce que nous avons écrit. Nous nous en excusons auprès de nos lecteurs.
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