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Critique littéraire :
La
Presse _ Lundi
3 Novembre 2003
Littérature
Le
Bien des absents par Elias
Sanbar
L’infection
héréditaire
Voilà
un récit historique intéressant à bien des égards. En
premier lieu, il est écrit par un homme qui est, lui
aussi, historique. Elias Sanbar est une figure bien
connue, ayant activement milité pour la cause palestinienne
dès son plus jeune âge. Victime, à l’âge de sept mois,
de la Nakba (la Catastrophe), il quitta sa ville natale,
Haïfa, cette belle cité «bâtie en escaliers où tout
le monde avait vue sur la mer» (p.11), pour se réfugier
au Liban avec ses parents. Il est aujourd’hui le rédacteur
en chef de la Revue d’études palestiniennes,
à Paris.
D’autre part, bien qu’il soit une sorte d’autobiographie,
ce récit n’est rien moins qu’un «kaléidoscope de choses
vues», le vibrant témoignage d’un homme qui éprouve,
comme tout un chacun, le besoin de demeurer en symbiose
permanente avec sa patrie.
D’ailleurs, afin d’éviter autant que possible cette
«intimité vertigineuse du “je” » qui rebute
certains lecteurs, l’auteur a pris soin non seulement
d’entamer son récit à la troisième personne mais surtout
de démontrer, tout au long du récit, que son ultime
démarche, c’est-à-dire son retour à Haïfa pour revoir
sa maison natale, ce «bien des absents», ne procède
d’aucun plan établi. C’est bel et bien une démarche
spontanée, dans la mesure où il n’a fait qu’obéir à
ces intimations mystérieuses, à cette «infection
héréditaire» dont parle l’anthropologue M.F.Gibson
dans son livre, Les lois inconnues, et qui fera
dire à l’auteur: «J’aimais ma terre et je la haïssais.
Comme si, oubliant que j’étais moi-même parti, je lui
reprochais de m’avoir quitté. Mais loin de se décourager,
elle n’avait cessé de me faire signe.» (p.79)
Le récit d’Elias Sanbar a paru voilà déjà un an, mais
il reste, évidemment, toujours d’actualité. Le lecteur
voit défiler devant lui tout un pan de l’histoire mouvementée
de ces Palestiniens si meurtris mais dont la foi en
un destin meilleur reste de granite depuis le début
de leur malheur : « …le vide qui ravage leur ville
s’est mué en une force insidieuse qui, dans un tourbillon
aussi violent que silencieux, les happe comme des milliers
d’autres vers un ailleurs inconnu ». (p.12)
Les souvenirs, sobres mais précis, de l’auteur affluent
pour ainsi dire à une vitesse vertigineuse. A la troisième
personne d’abord : sa sœur et son père qui, les derniers,
quittent pour toujours Haïfa pour rejoindre le reste
de la famille au Liban. Ensuite, à la première personne,
dès l’été 54, lorsque le jeune Elias, âgé alors de 7
ans, ressentit pleinement le premier choc de la séparation
: le départ de son frère aîné pour l’Amérique. Vient
ensuite l’adolescence, période à laquelle il vécut son
«engagement comme un cycle réjouissant, une grande
fête partagée avec des milliers de jeunes à peine sortis
de l’enfance.» ( p.55)
Et ces souvenirs d’émerger alors du fin fond de la mémoire,
se mêlant, pêle-mêle, sans chronologie, et s’entrechoquant
comme des ondes, à l’infini. C’est, tour à tour, sa
première visite à Amman pour procéder au tournage d’un
film avec Godard, Jusqu’à la victoire, sa rencontre,
à Beyrouth, par hasard, avec Genet, cet homme qui, jamais,
ne refusa «de parler pour la Palestine» (p.72),
l’espoir fou de Juin 67, qui «débuta comme une fête…
» (p.59), les horreurs de Sabra et Chatila, la guerre
du Liban, cette «variation sanglante sur le thème
du nettoyage ethnique» (p.110), Septembre noir,
la guerre d’Octobre 73, son séjour à Tunis, etc.
Bref, Le Bien des absents est un beau récit émouvant,
évoquant des souvenirs souvent bien tristes, mais qui,
pourtant, est appelé à conforter l’optimisme affiché
par ceux qui persistent à croire, comme le propre père
de l’auteur, que tout n’est pas perdu, que la Palestine
finira un jour par recouvrer sa liberté et son indépendance
:
«Ne
sois pas triste. Personne ne parviendra à se débarrasser
de nous. La Palestine est une arête plantée dans la
gorge du monde. Personne ne parviendra à l’avaler. Ne
t’inquiète pas.» (p.61)
Rafik
DARRAGI
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Elias Sanbar, Le Bien des absents, éditions
Actes Sud / Babel, 142 pages.
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