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Critique littéraire :

La Presse littéraire


L’inspiration

Par Rafik Darragi
 C’est le sujet du colloque international tenu à la Sorbonne les 23-24 mai 2002 et dont les actes viennent de paraître aux Editions de L’Harmattan sous la direction de Roger Grozelier et de Claire Kappler.

Chargée de recherche au CNRS, cette dernière, spécialiste en littérature médiévale et persane, se propose grâce à cet ouvrage magistral de «mettre en lumière ce qui ouvre des passages entre cultures occidentales et cultures orientales.» (p. 20).
Dédié «à tous les anges rencontrés en ce monde et à tous ceux, demeurés invisibles, qui nous effleurent du souffle de leurs ailes», l’ouvrage est un imposant volume composé de 7 parties distinctes incluant diverses contributions, toutes aussi captivantes les unes que les autres. On notera, en particulier, celles qui touchent à la culture islamique médiévale. Alors que de nos jours, le terme «inspiration» est de plus en plus mal accepté à cause de la prépondérance de la raison et de la science, au Moyen Âge, il a donné lieu dans le monde musulman à des débats et des enjeux de la plus haute importance. Il était alors essentiel de distinguer entre la révélation ou  wahy propre aux prophètes  et l’inspiration ou ilham propre aux saints. Il ne fallait surtout pas les confondre au risque de passer pour un hérétique.
Ainsi Omar Benaïssa, dans son étude intitulée L’Ange de l’inspiration se réfère à Îbn Arabî pour expliquer que l’inspiration peut paraître, en quelque sorte, comme  un paradis perdu de l’homme. L’auteur avoue néanmoins que « les choses ne sont pas aussi simples» (p.58) et que, d’après l’enseignement d’Ibn Arabî, l’inspiration du commun des mortels ou l’inspiration plus élaborée des grands initiés est  un processus caractérisé par la continuité ; la seule différence, dit-il, réside dans l’intensité.

L’étude de Layla Khalifa, qui reprend le thème de l’inspiration mystique, se réfère, elle aussi, à Ibn Arabî pour expliciter la notion de révélation wahy et d’inspiration ilham. Pour le grand maître andalou, la révélation est un soutien (madad) divin perpétuel que Dieu « fait descendre dans le cœur des hommes en tant que parole (hadith)». (p. 278).
 En revanche, dans une étude consacrée aux enjeux et débats suscités par ces deux concepts dans la culture islamique médiévale, E. Geoffroy revient longuement sur cette dichotomie et note que  le terme wahy (révélation) propre aux prophètes, revient souvent dans le Coran, «plus de soixante-dix fois, alors que celui de ilham(inspiration), qui échoit aux saints, ne figure qu’une fois». (p. 85). Le dévoilement intuitif ou kashf et le concept de l’inspiration ou ilham constituent un simple accès spirituel, une expérience initiatique ne contredisant en rien les racines religieuses.
Dans cet ouvrage, il est beaucoup question de la Perse. Ainsi Azine Hossein-Zadeh souligne dans sa contribution les paradoxes de l’inspiration dans les écrits de Nezami. L’œuvre de ce dernier, dit-il, est susceptible de répondre à certaines questions qui se posaient alors avec acuité, telles que: «Si Dieu est la source suprême, quelle place peut-on envisager pour la puissance créatrice du poète ? Quels sens chercher alors dans les défis et les rivalités entre les poètes ?» (p.436).
L’étude de Claire Kapler est plus dense. Intitulée «Entre Dieu et Démon : Les ambiguïtés de l’inspiration  dans la littérature persane classique», elle porte sur deux exemples qui illustrent la forte tendance des poètes perses à recourir à l’image et à la métaphore pour décrire l’inspiration. Il s’agit de Vîs et Râmîn, un célèbre roman d’amour du XIe siècle, et du non moins célèbre recueil d’enseignement de Rumî, le Mathnavî.

Inspiration poétique et révélation prophétique

Le même ouvrage, le Mathnavî  a inspiré Maria Subtelny. Se référant, cette fois, à deux récits allégoriques tirés de cette œuvre, l’universitaire  canadienne analyse le langage et l’inspiration chez Jalal al-Din Rumî, soulignant  en particulier l’analogie que ce poète avait avancée  entre sa source d’inspiration poétique et la révélation prophétique.
Inspiré par La Vie secrète de Pascal Quignard, Charles Henri de Fauchecour élargit l’horizon en s’intéressant à trois  poètes, Nezami (XIIe siècle), l’incontournable Jalal al-Din Rumî (XIIIe siècle) et Hâfez (XIVe siècle). Il conclut : « L’inspiration est apparue comme un fait transcendant le monde de la raison et insupportable à celle-ci. La raison serait-elle une sorte de tentation quand l’inspiration vient frôler l’ivresse ? Comme si la raison voulait être la seule à pouvoir inspirer le poète…
Si du vin  rien ne vient, ne suffit-il pas qu’il te fasse ignorer
Un instant le murmure tentateur de la raison ?»
( Hâfez, ghazal 112,6)
 Cet ouvrage n’a pas de conclusion. Les éditeurs ont préféré un «chant de sortie», un extrait du Prophète de Khalil Gibran :
Alors, dit un Professeur, parlez-nous d’Enseignement
Et il dit :
Aucun homme ne peut rien vous révéler sinon ce qui repose déjà à demi endormi dans l’aube de votre connaissance.
Le maître qui marche à l’ombre du temple, parmi ses disciples, ne donne pas de sa sagesse mais plutôt de sa foi et de son amour.
Un ouvrage référence à lire et à relire. 

R.D.
www.rafikdarragi.com
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L’inspiration, le Souffle créateur dans les arts, littératures et mystiques du Moyen Age européen et proche-oriental, Claire Kappler, Roger Grozelier, éditeurs,  Collection Kubaba, L’Harmattan, 458 pages.

 

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