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La Presse littéraire :

Soirée internationale de poésie
La Presse  (23 Juin 2008)

                                               Dans la mêlée du siècle                                                   

Par Rafik DARRAGI

 

Luis Mizón, A. Said, T. Berkri, T. Boni, Jean-Pierre Siméon, et E; Brogniet

 

Pure mais ô combien heureuse coïncidence ! La soirée internationale de poésie organisée par notre ambassade, à Paris, mercredi dernier à la Maison de l’Unesco dans le cadre de ses « Mercredis culturels » a coïncidé avec le désormais traditionnel Printemps des Poètes. Diverses manifestations culturelles continuent à se dérouler à travers la France.

Ainsi, le 26e Marché de la Poésie, une sorte de salon annuel, dont l’invité d’honneur cette année est l’Inde se tient à partir du 19 juin place Saint-Sulpice à Paris; il réunit durant quatre jours 500 éditeurs de divers horizons avec, au programme, de nombreuses rencontres et soirées-lectures.
Devant un parterre acquis d’avance, notre ambassadeur à Paris, M.Raouf Najar, salua en termes chaleureux ses invités, une pléiade de poètes, Tanella Boni (Côte d’Ivoire), Tahar Békri  (Tunisie) Eric Brogniet (Belgique), Issa Makhlouf (Liban) Jean Metellus (Haïti), Luis Mizon (Chili), Amina Saïd (Tunisie) et Jean-Pierre Siméon (France), venus, dit-il, pour nous enchanter grâce à leur art dont on dit qu’il «donne au verbe  de nouvelles saisons et de nouveaux territoires ».
C’est peu dire de Tanella Boni, la première intervenante, qu’elle est poète. Née à Abidjan, elle est à la fois, professeur des Universités, philosophe, romancière, essayiste, critique littéraire et critique d’art. Elle a enseigné la philosophie à l’université d’Abidjan. Présidente de l’Association des Ecrivains de Côte d’Ivoire de 1991 à 1997, elle a dirigé le Festival international de poésie d’Abidjan de 1998 à 2002. Parmi ses œuvres, une quinzaine d’ouvrages (dont six de poésie), la dernière en date : Que vivent les femmes d’Afrique, essai, Ed. du Panama, Paris, 2008
«  Celui qui ne peut vivre en société ou qui n’en éprouve pas le besoin parce qu’il prétend se suffire à soi-même n’est pas membre d’une cité : c’est une brute ou un dieu»,  disait Aristote. Comme le titre de sa thèse d’Etat, L’idée de vie chez Aristote, le laisse prévoir, Tanella Boni a donc vite compris que l’individu vit en société et qu’il doit pour cela accepter le dialogue et la tolérance. Dans un texte lumineux paru en 1997 n’écrivait-elle  pas à ce propos : « Nous vivons une période qui est celle de la chasse à l’autre. Mais qu’en est-il de l’autre ? Il n’est pas nécessairement l’étranger venant d’un autre pays, d’une autre culture. L’autre c’est notre tout proche voisin, mari ou femme, collègue, ami, frère ou sœur dont l’image subit une métamorphose fondamentale. L’autre est précisément celui ou celle qui, à l’instar du grain de sable indésirable, empêche le monde de tourner selon ma propre volonté, selon mes désirs. Celui ou celle qui m’empêche de vivre heureux. Comment vivre libre et heureux? Telle est la question qui se pose. Mais ma liberté commence sans doute avec celle de l’autre, quelle que soit son image. Nous chassons l’autre parce que son image aujourd’hui diabolisée nous fait peur. Cette peur de l’autre gagne du terrain, atteint des proportions inquiétantes, voilà pourquoi la question de la tolérance se pose avec acuité. » ? ( Mots Pluriels, vol. 1, n°4, 1997).

Un beau jour...

C’est donc avec une émotion contenue qu’elle déclama son long poème  «Le dessin et la chose nommée» qui en dit long sur la condition humaine en général et sur la peur de l’autre en particulier, et dont voici un extrait :

Un midi il laissa tomber
Comme une clé entre ses jambes
La phrase dite le plus naturellement du monde
Tu veux que je te fasse un dessin ?
Un beau jour la phrase s’est promenée
En quelques secondes
Au beau milieu du paysage
D’où la sérénité avait disparu
Tu veux que je te fasse un dessin ?
Chaque mot a buté contre un pan de ta mémoire
Qui ne sait pas faire la part des choses
Ta mémoire fermée aux souvenirs
Quand les choses l’assomment
Tu veux que je te fasse un dessin ?

La transe des années

Le second intervenant (ordre alphabétique oblige !) est  Tahar Bekri. Né en 1951 à Gabès, en Tunisie, il vit en France depuis 1976. Ecrivant en français et en arabe, il a publié une vingtaine d’ouvrages (poésie, essais, livres d’art), traduits dans de nombreuses langues. Actuellement  maître de conférences à l’Université de Paris X-Nanterre, il obtint le Prix Tunisie-France, 2006  pour l’ensemble de l’œuvre. Parmi ses dernières publications : Le Livre du souvenir, carnets, Elyzad, 2007; Si la musique doit mourir et La Brûlante rumeur de la mer. (Ed. Al Manar)
C’est d’abord dans  une langue arabe classique châtiée, qui flatte autant l’oreille que l’esprit, que notre poète national, cheville ouvrière de cette belle manifestation poétique, a commencé sa déclamation. Puis, comme Tanella Boni, dans « la mêlée du siècle », il use d’une voix intérieure, soucieuse de dire le monde tel qu’il est aujourd’hui, comme le cri de ce fleuve qui, longtemps, n’a pas vu la mer :

Il y a longtemps que je n’ai vu la mer
Et tes yeux mouillés à l’aube
De cette douleur
Me crucifient aux sept rumeurs
Celle du printemps nourri du silence des arbres
Celle de la transe des années
Rythmées au son des cornes de brume
Perdues au loin
Brûlées fumées sans flammes
Celle du nuage lourd de ses pluies
Corps et âmes
Ne jetez pas toute cette neige sale et piétinée
Dans mes fonds
Je ne suis ni le dépotoir de vos moteurs fielleux
Ni la poubelle de vos couchants
Mais le feu ardent et libre
Amant fait de tous bois
Je languis de la mer
A l’épreuve des tempêtes
Mes bras caressant tes écumes
Dans l’insaisissable flux et reflux
Pour bercer le large pressé et impénitent.

Fondateur et directeur de la revue de poésie, Sources (1987-2000, et de la collection « Poésie des Régions d’Europe » (1988-2000), Eric Brogniet, le troisième intervenant,  est un poète aux multiples responsabilités. Né en 1956 à Ciney, en Belgique, ancien conseiller du ministre des Arts, des Lettres et de l’Audiovisuel de la Communauté Wallonie-Bruxelles (2000-2003), il préside actuellement aux destinées à la fois de La Maison de la Poésie et de la Langue Française à Namur et du Festival International de la poésie Wallonie-Bruxelles. Parmi ses œuvres : Autoportrait au suaire (l’Age d’Homme, 2001), Mémoire aux mains nues, Une errante intensité  (Ed. Le Cormier, 2001 et 2003), et  Ce fragile aujourd’hui (Ed. Le Taillis Pré, 2007). Son œuvre poétique 1982-2000 a paru en deux tomes aux Ed. L’Arbre à Paroles (2002). Une anthologie de ses poèmes, La lecture infinie, a paru en octobre 2005 aux Ecrits des Forges (Trois-Rivières, Québec)

Utopie...
 
Eric Brogniet, qui a tissé des liens d’amitié avec la Tunisie dès 1997, enseigne aujourd’hui l’Histoire de la civilisation et de la littérature arabes et musulmanes à  l’Institut pour la Formation Continue (Ministère de la Communauté Wallonie-Bruxelles. Outre ses recueils de poésie, il a écrit des essais dont La poésie arabe contemporaine : vers un nouvel humanisme ?  (La Renaissance du Livre, 2001).
Bien que son intervention ait été courte, Eric Brogniet  a réussi à capter l’attention de son auditoire grâce à sa déclamation pleine d’ardeur et de fougue. Lui qui s’interroge :

Ecrire ceci sera-t-il toujours le testament
 Infini de nos pertes
 De ce que nous n’atteindrons définitivement
 Jamais ?
 
n’est pas sans ignorer que:

Pas à pas dans l’éboulement des alphabets
 Sous le ciel d’Orion dont la beauté
 Nous fait sentir à quel point, fragiles
 Nous penserons toujours des utopies
 Inguérissables

tant il est vrai que

Le poète est celui qui met sa nuit sur la table
Disait-il : des fragments, des ruines
 Des efforts, des présences
 Des trous noirs où neigent parfois
 Des rémissions ou des absences
 Rien ne va plus de soi
 Dans les périodes troubles
 Nous voyons dans le vide
 Nous déclinons des hauteurs
 Nous pensons des fractures
 Nous allons jusqu’au bout
 Des solitudes. (Ce fragile aujourd’hui – Le Taillis Pré).

Dans le poème lu durant cette soirée, réverbérant l’état d’âme d’un poète en révolte contre la société moderne, les mots s’entrechoquent. Répétitions, allitérations et exclamations se succèdent à un rythme rapide, et portées par la voix grave du récitant, elles résonnent comme un roulement de tambour, sinistre et menaçant:

« Quel souffle s’exhale de sa poitrine noire ? … Un blanc de plus en plus intense; la gradation du blanc dans les ondes… Comme un acteur devant les caméras, vous reconnaissez les choses, vous entendez les bruits… » « Confusion de plans… « Chirurgie chimique… trous du crâne… La carte perforée de l’imaginaire…l’arc entre les électrodes: ’number one is watching you’ …une conscience schizophrénique…Je marche sans prothèses, etc. »

Et ce constat final, sans appel :

Nul oracle! nulle rédemption!

R.D.

...A suivre...

 

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