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Critique littéraire :
La
Presse de Tunisie (27/02/05)
Mythes
et réalités
Le
Maghreb des Livres est une manifestation annuelle parisienne
qui vise, on le sait, 'à mettre en valeur les
livres écrits dans les douze derniers mois sur
le Maghreb et sur les populations qui y ont leurs racines.'
Cette année, c'est la Tunisie justement, qui
est à l'honneur. Après avoir gravi l'imposant
escalier qui mène aux Salons de l'Hôtel
de Ville où se déroule cette manifestation,
rares sont cependant les visiteurs qui ne s'arrêtent
pas, intrigués, juste à l'entrée,
dans l'immense vestibule. En face d'eux, le spectacle
qui s'offre à leurs yeux a de quoi surprendre,
en vérité : aucun livre ; aucune revue,
mais diverses peintures aux couleurs sombres, des dessins
en noir et blanc, et surtout des sculptures étranges,
en pâte de verre, fixés à une série
de panneaux en aluminium grillagés, disposés
en zigzags. Au centre, sur le parquet, une immense étendue
de sable où l'on devine le corps d'un personnage
presque totalement enseveli, au milieu d'une dizaine
de coquelicots géants en plastique ; seuls les
pieds émergent. Plus loin, sagement rangées,
une paire de vieilles chaussures. Spectacle insolite
s'il en est, contrastant furieusement avec le décor
environnant, les majestueux lustres et les splendides
dorures de ces lieux chargés d'histoire.
Il
s'agit, en fait, de l'exposition conçue et présentée
en avant-première, à Tunis par l'artiste
plasticienne Sadika et le philosophe français
Alain Nadaud. Sadika est actuellement à Paris
où elle anime, depuis quelques mois, sous l'égide
de l'UNESCO, le Réseau méditerranéen
des métiers d'art en collaboration avec des artistes
des deux rives. " Ces chaussures appartiennent
à Alain Nadaud, ; elles sont la trace de notre
voyage ; la descente aux enfers ; elles portent encore
la poussière des lieux visités ",
nous confie-t-elle avec un sourire malicieux, "
nous avons conçu ensemble cette installation
à Tunis sur le thème ; 'Aux portes des
Enfers', d'après le dernier ouvrage d'Alain,
édité chez Actes Sud. "
Alain
Nadaud, - faut-il le souligner ? - n'est pas totalement
inconnu du public tunisien puisqu'il dirige le bureau
du livre au service culturel de l'ambassade de France
à Tunis. Philosophe de formation, il est l'auteur
de plusieurs ouvrages, notamment : Archéologie
du zéro (Denoël, 1984), L'Iconoclaste (Quai
Voltaire, 1989), La Mémoire d'Erostrate (Le Seuil,
1992), Le Livre des malédictions (Grasset, 1995)
et La Fonte des glaces (Grasset, 2000) ainsi d'un récit
autobiographique, Les Années mortes (Grasset).
Il a, en outre, obtenu le prix Méditerranée
en 1998.
Philosophe
mais aussi esprit aventureux, Alain Nadaud a visité
plusieurs pays, en Asie, au Proche-Orient, en Afrique.
" Son livre, Aux Portes des Enfers, nous explique
Sadika, est une sorte de carnet de voyage. Moi aussi,
j'aime sillonner le monde ; d'ailleurs, cette exposition
est née d'un voyage ; on a été
pour cela, en Grèce, en Turquie et en Sicile
mais, les dessins, les sculptures, ces bas-reliefs en
pâte de verre, je les ai travaillés à
Tunis, ainsi que cette installation. Tous ces motifs,
ces sculptures que vous voyez peuvent paraître
étranges; il s'agit de la mythologie grecque,
en fait ; mais, comme on a réalisé sur
place les dessins et qu'on est allé repérer
les lieux, ils sont en harmonie avec nos souvenirs de
voyages et nos sources d'inspiration qui sont nombreuses.
-
'Aux Portes des Enfers' est donc, selon vous, la concrétisation,
le résultat d'une longue quête ? Ne s'agit-il
pas simplement de l'illustration d'un mythe, un travail
basé essentiellement sur l'imaginaire, la descente
d'Orphée aux Enfers ? Quels lieux avez-vous donc
visités en Grèce?
Notre
question ne surprend nullement Sadika. Sa réponse
témoigne d'une forte conviction :
- Les lieux propres à ce mythe existent vraiment
car il n'est pas né de rien, mais d'un ensemble
de liens et de lieux, comme, par exemple, l'hydre de
l'Herne ; c'est un endroit marécageux ; Orphée
descend aux enfers puis remonte, donc le lieu existe.
- Et le Styx, il existe aussi ?
- Le Styx existe aussi ; nous l'avons visité
; l'endroit est effrayant ; on avait une telle peur,
d'ailleurs.
- Y avez-vous rencontré Cerbère, ce chien
à trois têtes ?
Loin de se démonter, Sadika éclate d'un
grand rire sonore.
- Oui, on y a rencontré le Cerbère, mais
un tout petit cerbère dans la maison d'Hadès,
qui a existé. C'est un oracle qui a duré
pendant mille ans et sur les lieux nous avons trouvé
un petit chien maigrichon ; c'est ça en conclusion,
le mythe, la naissance de l'imaginaire. C'est un besoin
intérieur de créer ; après, cela
devient quelque chose qui nous emprisonne ; on vit avec.
Décidément
Sadika se sent en symbiose avec le thème du livre,
c'est-à-dire, les bouches de l'enfer. Au-delà
de l'illusion visuelle, chaque objet créé
semble susciter en elle à la fois une réaction
affective et une préoccupation artistique :
- Mais ce corps à moitié enseveli dans
le sable ? lui avons-nous demandé.
- C'est un affleurement ; c'est le corps d'Alceste,
enterré dans le sable, à peine visible,
parmi les coquelicots, fleurs des enfers ; c'est, quelque
part, la germination des idées ; la petite boule
en fer à côté, représente
la naissance d'un nouveau mythe ; quant aux chaussures,
je vous l'ai dit, elles sont au moins une trace réelle
de notre voyage aux enfers.
-
Comment êtes-vous venue à la pâte
de verre ? C'est un matériau plutôt difficile
à maîtriser. Elle a l'aspect du marbre
- Effectivement, la pâte de verre n'est pas facile,
mais son histoire dans notre pays remonte à Carthage
; c'est une technique très difficile, très
ancienne, d'origine phénicienne. Mon histoire
avec la pâte de verre a d'ailleurs commencé
en faisant des recherches sur les techniques de fabrication
des verres puniques. J'ai mis quinze ans pour maîtriser
la technique de la pâte de verre. Maintenant je
m'exprime avec cette matière.
-
Vos projets ?
- Ils sont nombreux ! Beaucoup de voyages en perspective
: cette expo va partir vers d'autres pays ; il y a la
Slovaquie ; il y a la Grèce qui va éditer
un bel ouvrage avec des dessins et la traduction du
livre d'Alain Nadaud ; j'ai d'autres projets aussi à
Rome et dans d'autres villes.
Rafik
Darragi
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